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Full text of "Les voix intérieures"

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VICTOR  HUGO, 


DE   L   ACADEJIIE   FRANÇAISE. 


LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Nouvelle  Édition* 

I 


PARIS. 

E.    MICHAUD,    ÉDITEUR, 

BOOljEVAHD  SAINT-MARTIi\  ,   2  ; 

Et  au  s.égô  de  la  Sociélé  pour  l'exploitalion  des  (Eavres  t  Victor  Hugo ,  :m  Cunei  et  C" , 

RUE  >iOS>IEtM-LE-l'RiSCE,   49. 

1843. 


• 


Digitized  by  the  Internet  Archive  ^ 
in  2010  with  funding  from     ^^ 
University.of  Ottawa 


5 


littp://www.arcliive.org/details/lesvoixintrieOOIiugo 


JOSEPH-LÉOPOLD-SKiISBERT , 

HUGO, 


COMTE 


LIEUTE^ANT-GENERAL    DES    ARMEES    DU    ROI. 


NÉ  EN    nili. 

VOLONTAIRE   EN    1791. 

COLONEL  EN    1803. 

GÉVÉRAL   DE  BRIGADE    EN    1809. 

GOUVERNEUR   DE  PROVINCE   EN    1810. 

LIEUTENANT-GÉNÉRAL   EN    1825. 

MORT   EN    1828. 


NON  INSCRIT  SUR  L'ARC  DE  L'ÉTOILE. 


SriN    riLS  KïSl'tCll  tl\  , 

V.  H. 


La  Porcia  de  Shakspeare  parle  quelque  part  de 
cette  musique  que  tout  homme  a  en  soi.  —  Malheur, 
dit-elle,  à  qui  ne  l'entend  pas  !  —  Cette  musique, 
la  nature  aussi  l'a  en  elle.  Si  le  livre  qu'on  va  lire 
est  quelque  chose,  il  est  l'écho,  bien  confus  et 
bien  affaibli  sans  doute,  mais  fidèle,  l'auteur  le 


Vlll 

croit,  de  ce  chant  qui  répond  en  nous  au  chant 
que  nous  entendons  hors  de  nous. 

Au  reste,  cet  écho  intime  et  secret  étant,  aux 
yeux  de  l'auteur,  la  poésie  même ,  ce  volume ,  avec 
quelques  nuances  nouvelles  peut-être  et  les  déve- 
loppements que  le  temps  a  amenés,  ne  fait  que 
continuer  ceux  qui  l'ont  précédé.  Ce  qu'il  con- 
tient, les  autres  le  contenaient;  à  cette  différence 
près  que  dans  les  Orientales  j  par  exemple,  la  fleur 
serait  plus  épanouie,  dans  les  Voix  intérieures, 
la  goutte  de  rosée  ou  de  pluie  serait  plus  cachée. 
La  poésie,  en  supposant  que  ce  soit  ici  le  lieu  de 
prononcer  un  si  grand  mot,  la  poésie  est  comme 
Dieu  :  une  et  inépuisable. 

Si  l'homme  a  sa  voix,  si  la  nature  a  la  sienne, 
les  événements  ont  aussi  la  leur.  L'auteur  a  tou- 
jours pensé  que  la  mission  du  poète  était  de  fondre 
dans  un  même  groupe  de  chants  cette  triple  pa- 
role qui  renferme  un  triple  enseignement,  car  la 
première  s'adresse  plus  particulièrement  au  cœur, 


IV 


la  seconde  à  l'âme,  la  troisième  à  l'esprit.  Très 
radios. 

Et  puis,  dans  l'époque  où  nous  vivons,  tout 
l'homme  ne  se  retrou ve-t-il  pas  là?  N'est-il  pas 
entièrement  compris  sous  ce  triple  aspect  de  notre 
vie  :  le  foyer,  le  champ ,  la  rue?  Le  foyer,  qui  est 
notre  cœur  même;  le  champ,  où  la  nature  nous 
parle;  la  rue,  où  tempête,  à  travers  les  coups  de 
fouet  des  partis ,  cet  embarras  de  charrettes  qu'on 
appelle  les  événements  politiques. 

Et,  disons-le  en  passant,  dans  cette  mêlée 
d'hommes,  de  doctrines  et  d'intérêts  qui  se  ruent 
si  violemment  tous  les  jours  sur  chacune  des  œu- 
vres qu'il  est  donné  à  ce  siècle  de  faire ,  le  poète 
a  une  fonction  sérieuse.  Sans  parler  même  ici  de 
son  influence  civilisatrice,  c'est  à  lui  qu'il  appar- 
tient d'élever,  lorsqu'ils  le  méritent,  les  événe- 
ments politiques  à  la  dignité  d'événements  his- 
toriques. Il  faut,  pour  cela,  qu'il  jette  sur  ses 
contemporains  ce  tranquille  regard  que  l'histoire 


jelte  sur  le  passé;  il  faut  que,  sans  se  laisser  trom- 
per aux  illusions  d'optique,  aux  mirages  menteurs, 
aux  voisinages  momentanés,  il  mette  dès  à  présent 
tout  en  perspective ,  diminuant  ceci ,  grandissant 
cela.  Il  faut  qu'il  ne  trempe  dans  aucune  voie  de 
fait.  Il  faut  qu'il  sache  se  maintenir,  au-dessus 
du  tumulte,  inébranlable,  austère  et  bienveillant; 
indulgent  quelquefois,  chose  difficile,  impartial 
toujours,  chose  plus  difficile  encore;  qu'il  ait  dans 
le  cœur  cette  sympathique  intelligence  des  révolu 
tions  qui  implique  le  dédain  de  l'émeute,  ce  grave 
respect  du  peuple  qui  s'allie  au  mépris  de  la  foule; 
que  son  esprit  ne  concède  rien  aux  petites  colères 
ni  aux  petites  vanités;  que  son  éloge  comme  son 
blâme  prenne  souvent  à  rebours,  tantôt  l'esprit 
de  cour,  tantôt  l'esprit  de  faction.  Il  faut  qu'il 
puisse  saluer  le  drapeau  tricolore  sans  insulter  les 
fleurs  de  lys  ;  il  faut  qu'il  puisse  dans  le  même 
livre,  presque  à  la  même  page,  «  flétrir  l'homme 
<|ui  a  vendu  une  femme  »  et  louer  un  noble  jeune 


XI 

prince  pour  une  bonne  action  bien  faite,  glorilier 
la  haute  idée  sculptée  sur  l'arc  de  l'Étoile  et  con- 
soler la  triste  pensée  enfermée  dans  la  tombe  de 
Charles  X.  Il  faut  qu'il  soit  attentif  à  tout,  sincère 
en  tout,  désintéressé  sur  tout,  et  que,  nous  l'a- 
vons déjà  dit  ailleurs ,  il  ne  dépende  de  rien ,  pas 
même  de  ses  propres  ressentiments,  pas  même  de 
ses  griefs  personnels;  sachant  être,  dans  l'occa- 
sion, tout  à  la  fois  irrité  comme  homme,  et  calme 
comme  poète.  Il  faut  enfin  que,  dans  ces  temps 
livrés  à  la  lutte  furieuse  des  opinions ,  au  milieu 
des  attractions  violentes  que  sa  raison  devra  subir 
sans  dévier ,  il  ait  sans  cesse  présent  à  l'esprit  ce 
but  sévère  :  Être  de  tous  les  partis  par  leur  côté 
généreux,  n'être  d'aucun  par  leur  côté  mauvais. 

La  puissance  du  poète  est  faite  d'indépendance. 

L'auteur,  on  le  voit,  ne  se  dissimule  aucune 
des  conditions  rigoureuses  ôe  la  mission  qu'il  s'est 
imposée,  en  attendant  qu'un  meilleur  vienne.  Le 
résultat  de  l'art  ainsi  compris,  c'est  l'adoucisse- 


Xll 

ment  des  esprits  et  des  mœurs  ,  c'est  la  civilisation 
même.  Ce  résultat,  quoique  l'auteur  de  ce  livre 
soit  bien  peu  de  chose  pour  une  fonction  si  haute, 
il  continuera  d'y  tendre  par  toutes  les  voies  ou- 
vertes à  sa  pensée ,  par  le  théâtre  comme  par  le 
livre,  par  le  roman  comme  par  le  drame,  par 
l'histoire  comme  par  la  poésie.  Il  tâche,  il  essaie, 
il  entreprend.  Voilà  tout.  Bien  des  sympathies, 
nobles  et  intelligentes,  l'appuient.  S'il  réussit, 
c'est  à  elles  et  non  à  lui  que  sera  dû  le  succès. 

Quant  à  la  dédicace  placée  en  tête  de  ce  volume, 
l'auteur,  surtout  après  les  lignes  qui  précèdent, 
pense  n'avoir  pas  besoin  de  dire  combien  est  calme 
et  religieux  le  sentiment  qui  l'a  dictée.  On  le 
comprendra ,  en  présence  de  ces  deux  monuments, 
le  trophée  de  l'Étoile,  le  tombeau  de  son  père  , 
l'un  national,  l'autre  domestique,  tous  deux  sa- 
crés ,  il  ne  pouvait  y  avoir  place  dans  son  âme  que 
pour  une  pensée  grave,  paisible  et  sereine.  Il  si- 
gnale une  omission,  et,  en  attendant  qu'elle  soil 


XI  [I 


réparée  où  elle  doit  l'être,  il  la  répare  ici  autant 
qu'il  est  en  lui.  Il  donne  à  son  père  cette  pauvre 
feuille  de  papier,  tout  ce  qu'il  a,  en  regrettant  de 
n'avoir  pas  de  granit.  Il  agit  comme  tout  autre 
agirait  dans  la  même  situation.  C'est  donc  tout 
simplement  un  devoir  qu'il  accomplit,  rien  de 
plus,  rien  de  moins,  et  qu'il  accomplit  comme 
s'accomplissent  les  devoirs,  sans  bruit,  sans  co- 
lère, sans  étonnement.  Personne  ne  s'étonnera 
non  plus  de  le  voir  faire  ce  qu'il  fait.  Après  tout, 
la  France  peut  bien,  sans  trop  de  souci,  laisser 
tomber  une  feuille  de  son  épaisse  et  glorieuse 
couronne;  cette  feuille,  un  lils  doit  la  ramasser. 
Une  nation  est  grande,  une  famille  est  petite;  ce 
qui  n'est  rien  pour  l'une  est  tout  pour  l'autre.  La 
France  a  le  droit  d'oublier,  la  famille  a  le  droit 
de  se  souvenir. 

24  juin  1857.  Paris. 


LES   VOIX  INTÉRIEURES. 


L 


Ce  siècle  est  grand  et  fort;  un  noble  instinct  le  mène. 
Partout  on  voit  marcher  l'Idée  en  mission  ; 
Et  le  bruit  du  travail,  plein  de  parole  humaine, 
Se  mêle  au  bruit  divin  de  la  création. 


Partout,  dans  les  cités  et  dans  les  solitudes, 
L'hommeest  fidèle  au  lait  dont  nous  le  nourrissions; 

1= 


4  LES  VOIX 

l^t  dans  l'informe  bloc  des  sombres  muhiUides 

La  pensée  en  rêvant  sculpte  des  nations. 


L'échafaud  vieilli  croule,  et  la  Grève  se  lave. 
L'émeute  se  rendort.  De  meilleurs  jours  sont  prêts. 
Le  peuple  a  sa  colère  et  le  volcan  sa  lave 
Qui  dévaste  d'abord  et  qui  féconde  après. 


Des  poètes  puissants,  têtes  par  Dieu  touchées, 
Nous  jettent  les  rayons  de  leurs  fronts  inspirés. 
L'art  a  de  frais  vallons  où  les  âmes  penchées 
Boivent  la  poésie  à  des  ruisseaux  sacrés. 


Pierre  àpicrre,ensongeantauxvieillesmœurséteintcs, 
Sous  la  société  qui  chancelle  à  tous  vents. 
Le  penseur  reconstruit  ces  deux  colonnes  saintes. 
Le  respect  des  vieillards  et  l'amour  des  enfants. 


IMÉRIEUllES.  5 

Le  devoir,  iils  du  droit,  sous  nos  toits  domestiques 
Habite  comme  un  hôte  auguste  et  sérieux , 
Les  mendiants  groupés  dans  l'ombre  des  portiques 
Ont  moins  de  haine  au  cœur  et  moins  de  flamme  aux  yeux. 


L'austère  vérité  n'a  plus  de  portes  closes. 
Tout  verbe  est  déchiffré.  Notre  esprit  éperdu, 
Chaque  jour,  en  lisant  dans  le  livre  des  choses, 
Découvre  à  l'univers  un  sens  inattendu. 


O  poètes  !  le  fer  et  la  vapeur  ardente 
Effacent  de  la  terre,  à  l'heure  où  vous  rêvez , 
L'antique  pesanteur,  à  tout  objet  pendante  , 
Qui  sous  les  lourds  essieux  broyait  les  durs  pavés. 


L'homme  se  fait  servir  par  l'aveugle  matière. 

H  pense,  il  cherche,  il  crée!  A  son  souille  vivant 


6  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Les  germes  dispersés  dans  la  nature  entière 

Tremblent  comme  frissonne  une  forêt  au  vent! 


Oui,  tout  va,  tout  s'accroît.  Les  heures  fugitives 
Laissent  toutes  leur  trace.  Un  grand  siècle  a  surgi. 
Et ,  contemplant  de  loin  de  lumineuses  rives, 
L'homme  voit  son  destin  comme  un  fleuve  élargi. 


Mais  parmi  ces  progrès  dont  notre  âge  se  vante, 
Dans  tout  ce  grand  éclat  d'un  siècle  éblouissant, 
Une  chose,  ô  Jésus,  en  secret  m'épouvante , 
C'est  l'écho  de  ta  voix  qui  va  s'aflaiblissant. 


Avril  18S7. 


SUNT  LACRYM^  RERUM. 


II. 


SUNT  LACRYMyE  RERUM. 


Il  est  mort.  Rien  de  plus.  Nul  groupe  populaire 
Urne  d'où  se  répand  l'amour  et  la  colère, 
N'a  jeté  sur  son  nom  pitié,  gloire  ou  respect. 
Aucun  signe  n'a  luit.  Rien  n'a  changé  l'aspect 
De  ce  siècle  orageux,  mer  de  récifs  bordée, 
Où  le  fait,  ce  flot  sombre,  écume  sur  l'idée. 


10  LES  VOIX 

Mul  temple  n'a  gémi  dans  nos  villes.  JNul  glas 

N'a  passé  sur  nos  fronts  criant  :  Hélas  !  hélas  ! 

La  presse  aux  mille  voix,  cette  louve  hargneuse, 

A  peine  a  retourné  sa  tête  dédaigneuse  ; 

jNous  ne  l'avons  pas  vue,  irritée  et  grondant , 

Donner  à  cette  pourpre  un  dernier  coup  de  dent. 

Et  chacun  vers  son  but,  la  marée  à  la  grève, 

La  foule  vers  l'argent,  le  penseur  vers  son  rêve. 

Tout  a  continué  de  marcher ,  de  courir , 

Et  rien  n'a  dit  au  monde  :  Un  roi  vient  de  mourir  ! 


II. 


Sombres  canons  rangés  devant  les  Invalides, 
Comme  des  sphinx  au  pied  des  grandes  pyramides. 
Dragons  d'airain,  hideux,  verts,  énormes,  béants, 
Gardiens  de  ce  palais,  bâti  pour  des  géants. 


INTÉRIEURES.  11 

Qui  dresse  et  fait  au  loin  reluire  à  la  lumière 
Un  casque  monstrueux  sur  sa  tête  de  pierre  ! 
A  ce  bruit  qui  jadis  vous  eût  fait  rugir  tous, 
— LeroideFrance est  mort! — D'où  vientqu'aucunde vous, 
Comme  un  lion  captif  qui  secouerait  sa  chaîne, 
Aucun  n'a  tressailli  sur  sa  base  de  chêne, 
Et  n'a,  se  réveillant  par  un  subit  effort, 
Dit  à  son  noir  voisin  :  — Le  roi  de  France  est  mort!  — 
D'où  vient  qu'il  s'est  fermé  sans  vos  salves  funèbres, 
Ce  cercueil  qu'on  clouait  là-bas  dans  les  ténèbres? 
Et  que  rien  n'est  sorti  de  vos  mornes  affûts , 
Pas  même,  o  canons  sourds,  ce  murmure  confus 
Qu'au  vague  battement  de  ses  ailes  livides 
Le  vent  des  nuits  arrache  à  des  armures  vides  ? 
C'est  que,  prostitués  dans  nos  troubles  civils. 
Vous  êtes  comme  nous  fiers,  sonores  et  vils! 
C'est  que,  rouilles,  vieillis,  rivés  à  votre  place, 
Toujours  agenouillés  devant  tout  ce  qui  passe. 
Retirés  des  combats,  et  dans  ce  coin  obscur 
Par  des  soldats  boiteux  gardés  sous  un  vieux  mur, 


12  LES  VOIX 

Vains  foudres  de  parade  oubliés  de  rarniée, 
A.utour  de  tout  vainqueur  faisant  de  la  fumée, 
Réservés  pour  la  pompe  et  la  solennité, 
Vous  avez  pris  racine  en  cette  lâcheté! 
Soyez  flétris  !  canons  que  la  guerre  repousse, 
Dont  la  voix  sans  terreur  dans  les  fêtes  s'émousse, 
Vous  qui  glorifiez  de  votre  cri  profond 
Ceux  qui  viennent,  toujours,  jamais  ceux  qui  s'en  vont! 
Vous  qui,  depuis  trente  ans,  noirscourtisansdebronze. 
Avez,  comme  Henri  Quatre  adorant  Louis  Onze, 
Toujours  tout  applaudi,  toujours  tout  salué, 
Vous  taisant  seulement  quand  le  peuple  a  hué! 
Lâches,  vous  préférez  ceux  que  le  sort  préfère; 
Dans  le  moule  brûlant  le  fondeur  pour  vous  faire 
Mit  rétain  et  le  cuivre  et  l'oubli  du  vaincu  ; 
Car  qui  meurt  exilé  pour  vous  n'a  pas  vécu  ! 
Car  vos  poumons  de  fer,  où  gronde  une  âpre  haleine. 
Sont  muets  pour  Goritz  comme  pour  Sainte-Hélène  ! 
Soyez  flétris! 


l.M'ÉRIEURES.  lo 

Mais  non.  C'est  à  nous,  insensés, 
Que  le  mépris  revient.  Vous  nous  obéissez. 
Vous  êtes  prisonniers,  et  vous  êtes  esclaves. 
La  guerre  qui  vous  lit  de  ses  bouillantes  laves 
Vous  fit  pour  la  bataille,  et  nous  vous  avons  pris 
Pour  vous  éclabousser  des  fanges  de  Paris, 
Pour  vous  sceller  au  seuil  d'un  palais  centenaire , 
Et  pour  vous  mettre  au  ventre  un  éclair  sans  tonnerre! 
C'est  nous  qu'il  faut  flétrir,  nous  qui,  déshonorés, 
Donnons  notre  àme  abjecte  à  ces  bronzes  sacrés. 
iNouspassonsdansl'opprobre;  hélas,  ilsy  demeurent! 
Mornes  captifs!  le  jouroù  des  rois  proscrits  meurent. 
Vous  ne  pouvez,  jetant  votre  fumée  à  flots, 
Prolonger  sur  Paris  vos  éclatants  sanglots. 
Et,  pareils  à  des  chiens  liés  à  des  murailles, 
D'un  hurlement  plaintif  suivre  leurs  funérailles! 
Muets,  et  vos  longs  cous  baissés  vers  les  pavés. 
Vous  restez  là  pensifs,  et,  tristes,  vous  rêvez 
Auxhommes,  froids  esprits,  cœurs  bas,  âmes  douteuses, 
Qui  font  faire  à  l'airain  tant  de  choses  honteuses! 


lit  LES  VOIX 


m. 


\ousvous  taisez. — Maismoi,  moi,  dont  parfois  le  chant 
Se  refuse  à  l'aurore  et  jamais  au  couchant, 
Moi  que  jadis  à  Reims  Charle  admit  comme  un  hôte, 
Moi  qui  plaignis  ses  maux,  moi  qui  blâmai  sa  faute, 
Je  ne  me  tairai  pas.  Je  descendrai,  courbé, 
Jusqu'au  caveau  profond  où  dort  ce  roi  tombé  ; 
Je  suspendrai  ma  lampe  à  cette  voûte  noire  ; 
Et  sans  cesse,  à  côté  de  sa  triste  mémoire. 
Mon  esprit,  dans  ces  temps  d'oubli  contagieux, 
Fera  veiller  dans  l'ombre  un  vers  religieux  ! 


Et  que  m'importe  à  moi  qui,  déployant  mon  aile , 
Touche  parfois  d'en  bas  à  la  lyre  éternelle. 


INTÉRIEURES.  15 

A  moi  qu i  n'ai  d'amour  que  pour  l'ondeet  les  champs, 
Et  pour  tout  ce  qui  souffre,  excepté  les  méchants; 
A  moi  qui  prends  souci,  quand  la  nef  s'aventure, 
De  tous  les  matelots  risqués  dans  la  mâture, 
Et  dont  la  pitié  grave  hésite  quelquefois 
De  la  sueur  du  peuple  à  la  sueur  des  rois, 
Que  m'importe  après  tout  que  depuis  six  années 
Ce  roi  fût  retranché  des  tètes  couronnées, 
Froide  ruine  au  bord  de  nos  flots  écumants, 
Vain  fantôme  penché  sur  les  événements! 
Qu'il  ne  changeât  de  rien  ni  le  poids  ni  le  nombre, 
Que,  rasédès  long-temps,  son  front  plongeât  dansl'ombre, 
Et  que  déjà,  vieillard  sans  trône  et  sans  pavois, 
Il  eût  subi  l'exil,  première  mort  des  rois! 
Je  le  dirai,  sans  peur  que  la  haine  renaisse, 
Son  avènement  pur  eut  pour  sœur  ma  jeunesse; 
Saint- Remy  nous  reçut  sous  son  mur  triomphant 
Tousdeuxlemême  jour,  lui  vieux,  moi  presqueenfant  ; 
Et  moi  je  ne  veux  pas,  harpe  qu'il  a  connue. 
Qu'on  mette  mon  roi  mort  dans  une  bière  nue  ! 


16  LES  VOIX 

Tandis  qu'au  loin  la  foule  emplit  l'air  de  ses  cris, 

L'auguste  Piété,  servante  des  proscrits, 

Qui  les  ensevelit  dans  sa  plus  blanche  toile , 

N'aura  pas,  dans  la  nuit  que  son  regard  étoile. 

Demandé  vainement  à  ma  pensée  en  deuil 

Un  lambeau  de  velours  pour  couvrir  ce  cercueil  ! 


IV. 


Oh!  que  Versaille  était  superbe 
Dans  ces  jours  purs  de  tout  affront 
Où  les  prospérités  en  gerbe 
S'épanouissaient  sur  son  front! 
Là ,  tout  faste  était  sans  mesure  5 
Là ,  tout  arbre  avait  sa  parure  ; 
Là ,  tout  homme  avait  sa  dorure  5 
Tout  (lu  iiiaîlrc!  suivait  la  loi. 


INTÉRIEURES.  17 

Comme  au  même  but  vont  cent  routes, 
Là  les  grandeurs  abondaient  toutes  ; 
L'Olympe  ne  pendait  aux  voûtes 
Que  pour  compléter  le  grand  roi! 


Vers  le  temps  où  naissaient  nos  pères 

Versailles  rayonnait  encor. 

Les  lions  ont  de  grands  repaires  5 

Les  princes  ont  des  palais  d'or. 

Chaque  fois  que ,  foule  asservie , 

Le  peuple  au  cœur  rongé  d'envie 

Contemplait  du  fond  de  sa  vie 

Ce  lier  château  si  radieux, 

Rentrant  dans  sa  nuit  plus  livide, 

Il  emportait  dans  son  œil  vide 

Un  éblouissement  splendide 

De  rois ,  de  femmes  et  de  dieux  ! 


18  LES  VOIX 

Alors  riaient  dans  l'espérance 
Trois  enfants  sous  ces  nobles  toits , 
Les  deux  Louis ,  aînés  de  France , 
Le  beau  Charles,  comte  d'Artois. 
Tous  trois  nés  sous  les  dais  de  soie , 
Frêles  enfants ,  mais  pleins  de  joie 
Comme  ceux  qu'un  chaud  soleil  noie 
De  rayons  purs  sous  le  ciel  bleu. 
Oh!  d'un  beau  sort  quelle  semence  ! 
Près  d'eux  le  roi  d'où  tout  commence 
Au-dessous  d'eux  le  peuple  immense, 
Au-dessus  la  bonté  de  Dieu  ! 


Qui  leur  eût  dit  alors  l'austère  destinée? 

Qui  leur  eût  dit  qu'un  jour  cette  Fiance  inclinée 


INTÉRIEURES.  19 

Sous  leurs  fronts  de  fleurons  chargés , 
Ne  se  souviendrait  d'eux  ni  de  leur  morne  histoire, 
Pas  plus  que  l'océan  sans  fond  et  sans  mémoire 
Ne  se  souvient  des  naufragés! 


Que,  chaînes,  lys,  dauphins,  un  jour  les  Tuileries 
Verraient  l'illustre  amas  des  vieilles  armoiries 

S'écrouler  de  leur  plafond  nu. 
Et  qu'en  ces  temps  lointains  que  le  mystère  couvre, 
Un  corse,  encore  à  naître,  au  noir  fronton  du  Louvre 

Sculpterait  un  aigle  inconnu  ! 


Que  leur  royal  Saint-Cloud  se  meublait  pour  un  autre; 
Et  qu'en  ces  fiers  jardins  du  rigide  Lenôtre , 

Amour  de  leurs  yeux  éblouis , 
Beaux  parcs  où  dans  les  j  eux  croissait  leur  j  eune  force , 
Les  chevaux  de  Crimée  un  jour  mordraient  l'écorce 


Des  vieux  arbres  du  grand  Louis  ! 


2. 


20  LES  VOIX 


YI. 


Dans  ces  temps  radieux,  clans  cette  aube  enchantée, 
Dieu!  comme  avec  terreur  leur  mère  épouvantée 
Les  eût  contre  son  cœur  pressés,  pâle  et  sans  voix, 
Si  quelque  vision ,  troublant  ces  jours  de  fêtes , 
Eût  jeté  tout-à-coup  sur  ces  fragiles  têtes 
Ce  cri  terrible  :  —  Enfants!  vous  serez  rois  tous  trois! 


Et  la  voix  prophétique  aurait  pu  dire  encore  : 
—  «  Enfants,  que  votre  aurore  est  une  triste  aurore  ! 
»  Que  les  sceptres  pour  vous  sont  d'odieux  présents! 
»  D'où  vient  donc  que  le  Dieu  qui  punit  Babylone 
»  Vous  fait  à  pareille  heure  éclore  au  pied  du  trône? 
»  Et  qu'avez-vous  donc  fait,  ô  pauvres  innocents? 


INTÉRIEURES.  21 

»  Beaux  enfants  qu'on  berce  et  qu'on  flatte, 
«Tout  surpris,  vous  si  purs,  si  doux, 
»  Que  des  vieux  en  robe  écarlate 
«  Viennent  vous  parler  à  genoux  ! 
»  Quand  les  sévères  Malesherbes 
»  Ont  relevé  leurs  fronts  superbes , 
»  Vous  courez  jouer  dans  les  herbes , 
»  Sans  savoir  que  tout  doit  finir , 

»  Et  que  votre  race  qui  sombre 

»>  Porte  à  ses  deux  bouts  couverts  d'ombre 

»  Ravaillac  dans  le  passé  sombre , 

«Robespierre  dans  l'avenir. 


))Dans  ce  Louvre  où  de  vieux  murs  gardent 
»  Les  portraits  des  rois  hasardeux , 
»  Allez  voir  comme  vous  regardent 
»  Charles  premier  et  Jacques  deux  ! 
«Sur  vous  un  nuage  s'étale. 
»  Sol  étranger ,  terre  natale , 


22  LES  VOIX 

»  L'émeute ,  la  guerre  fatale 
»  Dévoreront  vos  jours  maudits. 
»  De  vous  trois ,  enfants  sur  qui  pèse 
»  L'antique  masure  française, 
>'  Le  premier  sera  Louis  seize , 
»  Le  dernier  sera  Charles  dix  ! 


»  Que  l'aîné,  peu  crédule  à  la  vie,  à  la  gloire, 
»  Au  peuple  ivre  d'amour ,  sache  d'une  nuit  noire 
»  D'avance  emplir  son  cœur  de  courage  pourvu  5 
"  Qu'il  rêve  un  ciel  de  pluie,  un  tombereau  qui  roule, 
»  Et  là-bas ,  tout  au  fond ,  au-dessus  de  la  foule , 
»  Quelque  étrange  échafaud  dans  la  brume  entrevu! 


V  Frères  par  la  naissance  et  par  le  malheur  frères, 
»  Lesdeux  autres  fuiront,  battus  des  vents  contraires. 
»  Le  règne  de  Louis ,  roi  de  quelques  bannis , 
y>  Commence  dans  l'exil,  celui  de  Charle  y  tombe. 


INTÉRIEURES.  23 

»  L'un  n'aura  pas  de  sacre  et  l'autre  pas  de  tombe. 
»  A  l'un  Reimsdoit  manquer,  à  l'autre  Saint-Denis!  » 


VII 


Quel  rêve  horrible!  —  C'est  l'histoire. 
De  nos  pères  couchés  dans  les  tombeaux  profonds 
Ce  qu'aucun  n'aurait  voulu  croire, 
Nous  l'avons  vu,  nous  qui  vivons! 

Tous  ces  maux,  et  d'autres  encore. 
Sont  tombés  sur  ces  fronts  de  la  main  du  Seigneur. 
Maintenant  croyez  à  l'aurore! 
Maintenant  croyez  au  bonheur! 

Croyez  au  ciel  pur  et  sans  rides! 
Saluez  l'avenir  qui  vous  ilatte  si  bien! 


24  LES  VOIX 

L'avenir,  fantôme  aux  mains  vides 
Qui  promet  tout  et  qui  n'a  rien  ! 


0  rois  !  ô  familles  tronquées  ! 
Brusques  écroulements  des  vieilles  majestés! 
O  calamités  embusquées 
Au  tournant  des  prospérités  ! 


Tout  colosse  a  des  pieds  de  sable. 
Votre  abîme  est,  Seigneur,  un  abîme  infini. 
Louis  quinze  fut  le  coupable , 
Louis  seize  fut  le  puni  ! 


La  peine  se  trompe  et  dévie  : 
Celui  qui  fit  le  mal,  c'est  la  loi  du  Très-Haut, 
A  le  trône  et  la  longue  vie , 
Et  l'innocent  a  l'échafaud. 


INTÉRIEURES.  25 

Les  fautes  que  l'aïeul  peut  faire 
Te  poursuivront,  ô  fils  !  en  vain  tu  t'en  défends. 
Quand  il  a  neigé  sous  le  père 
L'avalanche  est  pour  les  enfants  ! 


Révolutions  !  mer  profonde  ! 
Que  de  choses,  hélas!  pleines  d'enseignement, 
Dans  les  ténèbres  de  votre  onde 
On  voit  flotter  confusément  ! 


VllI. 


Charles  dix  !  Oh  !  le  Dieu  qui  retire  et  qui  donne 
Forgea  pour  cette  tête  une  lourde  couronne  ! 
L'empire  était  penchant ,  et  les  temps  étaient  durs. 
Une  ombre  quand  il  vint  couvrait  encor  nos  murs, 


26  LES  VOIX 

L'ombre  de  l'empereur,  figure  colossale. 

Peuple ,  armée,  et  la  France  ,  et  l'Europe  vassale, 

Par  cette  vaste  main  depuis  quinze  ans  pétris, 

Demandaient  un  grand  règne,  et  pour  remplir  Paris 

Ainsi  qu'après  César  Auguste  remplit  Rome , 

Après  Napoléon  il  fallait  plus  qu'un  homme. 


Charles  ne  fut  qu'un  homme.  A  ce  faîte  il  eut  peur. 

Le  gouffre  attire.  Pris  d'un  vertige  trompeur. 

Dans  l'abîme,  fermant  les  yeux  à  la  lumière. 

Il  se  précipita  la  tête  la  première. 

Silence  à  son  tombeau  !  car  tout  vient  de  finir. 

A  peine  il  aura  teint  d'un  vague  souvenir 

Le  peuple  à  l'eau  pareil  qui  passe,  clair  ou  sombre. 

Près  de  tout  sans  en  prendre  autre  chose  que  F  ombre  ! 


Je  n'aurai  pas  pour  lui  de  reproches  amers. 

Je  ne  suis  pas  l'oiseau  qui  crie  au  bord  des  mers 


INTÉRIEURES.  27 

Et  qui ,  voyant  tomber  la  foudre  des  nuées , 
Jette  aux  marins  perdus  ses  sinistres  huées. 
Des  passions  de  tous  isolé  bien  souvent , 
Je  n'ai  jamais  cherché  les  baisers  que  nous  vend 
Et  l'hymne  dont  nous  berce  avec  sa  voix  flatteuse 
La  popularité,  cette  grande  menteuse. 
Aussi  n'attendez  pas  que  j'achète  aujourd'hui 
Des  louanges  pour  moi  par  des  affronts  pour  lui. 
Qu'  un  autre,  aux  rois  déchus  donnant  un  nom  sévère, 
Fasse  un  vil  pilori  de  leur  fatal  calvaire  5 
Moi  je  n'affligerai  pas  plus ,  ô  Charles  dix  , 
Ton  cercueil  maintenant  que  ton  exil  jadis  ! 


IX. 


Repose ,  lils  de  France ,  en  ta  tombe  exilée  ! 
Dormez,  sire!  —11  convient  que  cette  ombre  voilée, 


28  LES  VOIX 

Que  ce  vieux  pasteur  mort  sans  peuple  et  sans  troupeaux, 

Roi  presque  séculaire ,  ait  au  moins  le  repos. 

Qu'il  ait  au  moins  la  paix  où  la  mort  nous  convie, 

Puisqu'il  eut  le  travail  d'une  si  dure  vie  ! 

Peuple ,  soyons  cléments  !  soyons  forts  !  oublions  ! 

Jamais  l'odeur  des  morts  n'attire  les  lions. 

La  haine  d'un  grand  peuple  est  une  haine  grande 

Qui  veut  que  le  pardon  au  sépulcre  descende 

Et  n'a  pour  ennemis  que  ceux  qui  sont  debout. 

Hélas  !  quel  poids  encor  pourrions-nous  après  tout 

Jeter  sur  ce  vieillard  cassé  par  la  misère 

Qui  dort  sous  le  fardeau  de  la  terre  étrangère  ! 


Roi,  puissant ,  vous  l'avez  brisé  ;  c'est  un  grand  pas. 
Il  faut  l'épargner  mort.  Et  moi,  je  ne  crois  pas 
Qu'il  soit  digne  du  peuple  en  qui  Dieu  se  reflète 
De  joindre  au  bras  qui  tue  une  main  qui  soulflète. 


INTÉRIEURES.  29 


Nous ,  pasteurs  des  esprits,  qui ,  du  bord  du  chemin , 

Regardons  tous  les  pas  que  fait  le  genre  humain, 

Poètes ,  par  nos  chants ,  penseurs ,  par  nos  idées , 

Hâtons  vers  la  raison  les  âmes  atardées  ! 

Hâtons  l'ère  où  viendront  s'unir  d'un  nœud  loyal 

Le  travail  populaire  et  le  labeur  royal  ; 

Où  colère  et  puissance  auront  fait  leur  divorce-, 

Où  tous  ceux  qui  sont  fortsauront  peur  de  leur  force , 

Et  d'un  saint  tremblement  frémiront  à  la  fois, 

Rois,  devant  leurs  devoirs,  peuples,  devant  leurs  droits! 

Aidons  tous  ces  grands  faits  que  le  Seigneur  envoie 

Pour  ouvrir  une  route  ou  pour  clore  une  voie , 

Les  révolutions  dont  la  surface  bout , 

Les  changements  soudains  qui  font  vaciller  tout , 


30  LES  VOIX 

A  dégager  du  fond  des  nuages  de  l'âme , 
A  poser  au-dessus  des  lois  comme  une  flamme 
Ce  sentiment  profond  en  nous  tous  replié 
Que  l'homme  appelle  doute  et  la  femme  pitié! 
Expliquons  au  profit  de  la  sainte  clémence 
Ces  hauts  événements  où  l'état  recommence, 
Etqui  font,  quandl'œilva  des  vaincusaux  vainqueurs, 
Trembler  la  certitude  humaine  au  fond  des  cœurs! 
Faisons  venir  bientôt  l'heure  où  l'on  pourra  dire 
Que  sur  le  froid  sépulcre  on  ne  doit  rien  écrire 
Hors  des  mots  de  pardon  ,  d'espérance  et  de  paix; 
Et  que,  l'empereur  mort  comme  les  vieux  Capets, 
On  a  tort  d'exiler ,  lorsque  rien  ne  bouillonne , 
Eux  de  leur  Saint-Denis  et  lui  de  sa  Colonne. 
A  quoi  sert ,  Dieu  clément ,  cette  vaine  action  ? 
Et  comment  se  fait-il  que  la  Proscription 
Ne  brise  pas  ses  dents  au  marbre  de  la  tombe? 
IN'est-ce  donc  pas  assez  que,  cygne,  aigle  ou  colombe. 
Dès  qu'un  vent  de  malheur  lui  jette  un  nid  de  rois. 
Sortant  de  ce  bois  noir  qu'on  appelle  les  lois , 


INTÉRIEURES.  SI 

Cette  hyène ,  acharnée  aux  grandes  races  mortes , 
Vienne ,  là ,  sous  nos  murs,  les  ronger  à  nos  portes  ! 


Un  jour,  —  mais  nous  serons  couchés  sous  le  gazon 
Quand  cette  aube  de  Dieu  blanchira  l'horizon  !  — 
Un  jour  on  comprendra,  même  en  changeant  de  règne, 
Qu'aucune  loi  ne  peut,  sans  que  l'équité  saigne, 
Faire  expier  à  tous  ce  qu'a  commis  un  seul , 
Et  faire  boire  au  fils  ce  qu'a  versé  l'aïeul. 
On  fera  ce  que  nul  aujourd'liui  ne  peut  faire. 
Quand  un  aiglon  royal  tombera  de  sa  sphère 
On  ne  l'abattra  pas  sur  l'aigle  foudroyé. 
Et,  tout  en  gardant  bien  le  droit  qu'il  a  payé, 
De  mettre  le  pouvoir  sur  un  front  comme  un  signe , 
Et  de  donner  le  trône  et  le  Louvre  au  plus  digne, 
Un  grand  peuple  pourra ,  sans  être  épouvanté , 
Voir  un  enfant  de  plus  jouer  dans  la  cité. 
Car  tous  les  cœurs  diront  :  C'est  une  juste  aumône 
De  laisser  la  patrie  à  qui  n'a  plus  le  trône! 


32  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Alors,  jetant  enfin  l'ancre  dans  un  port  sûr, 

Ayant  les  biens  germes  sur  nos  maux  ,  et  l'azur 

Du  ciel  nouveau  dont  Dieu  nous  donne  la  tempête, 

Proscription  !  nos  fils  broieront  du  pied  ta  tête  ! 

Démon  qui  tiens  du  tigre  et  qui  tiens  du  serpent  ! 

Dans  les  prospérités  invisible  et  rampant, 

Qui ,  lâche  et  patient ,  épiant  en  silence 

Ce  que  dans  son  palais  le  roi  dit ,  rêve  ou  pense , 

Horrible,  en  attendant  l'heure  d'être  lâché, 

Vis ,  monstre  ténébreux  ,  sous  le  trône  caché  ! 


0  poésie  !  au  ciel  ton  vol  se  réfugie 
Quand  les  partis  hurlants  luttent  à  pleine  orgie , 
Quand  la  nécessité  sous  son  code  étouffant 
Brise  le  fort ,  le  faible,  hélas  !  l'innocent  même, 
Et,  sourde  et  sans  pitié,  promène  l'anathème 
Du  front  blanc  du  vieillard  au  front  pur  de  l'enfant  ! 


3Zi  LES  VOIX 

Tu  fuis  alors  à  tire-d'aile 
Vers  le  ciel  éternel  et  pur, 
Vers  la  lumière  à  tous  fidèle, 
Vers  l'innocence  ,  vers  l'azur  ! 
"     Afin  que  ta  pureté  fière 

N'ait  pas  la  fange  et  la  poussière 
Des  vils  chemins  par  nous  frayés 
Et  que,  nuages  et  tempêtes, 
Tout  ce  qui  passe  sur  nos  tètes 
Ne  puisse  passer  qu'à  tes  pieds  ! 


Tu  sais  qu'étoile  sans  orbite , 
L'homme  erre  au  gré  de  tous  les  vents  ; 
Tu  sais  que  l'injustice  habite 
Dans  la  demeure  des  vivants, 
Et  que  nos  cœurs  sont  des  arènes 
Où  les  passions  souveraines. 
Groupe  horrible  en  vain  combattu  , 
Lionnrs,  louves  ;ilï;uiiécs, 


INTÉRIEURES.  S  5 


Tigresses  de  taches  semées, 
Dévorent  la  chaste  vertu  ! 


Tout  ce  qui  souffre  est  plein  de  haine; 
Tout  ce  qui  vit  traîne  un  remords  ; 
Les  morts  seuls  ont  rompu  leur  chaîne 
Tout  est  méchant ,  hormis  les  morts. 
Aussi ,  voyant  partout  la  vie 
Palpiter  de  rage  et  d'envie, 
Et  que  parmi  nous  rien  n'est  beau. 
Si  parfois,  oiseau  solitaire. 
Tu  redescends  sur  cette  terre, 
Tu  te  poses  sur  un  tombeau  ! 


Novembre  1836. 

S. 


ITI. 


Quelle  est  la  lin  de  loul?  la  vie,  ou  bien  la  tombe? 
Est-ce  l'ondeoù  l'on  flotte?  Est-ce  Toinbre  où  l'on  tombe? 
De  tant  de  pas  croisés  quel  est  le  but  lointain  ? 
Le  berceau  contient-il  l'homme  ou  bien  le  destin? 
Sommes-nous  ici-bas,  dans  nos  maux,  dans  nos  joies, 
Des  rois  prédestinés  ou  de  fatales  proies? 


40  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

O  Seigneur,  dites-nous,  dites-nous,  ô  Dieu  fort, 
Si  vous  n'avez  créé  l'homme  que  pour  le  sort? 
Si  déjà  le  calvaire  est  caché  dans  la  crèche  ? 
Et  si  les  nids  soyeux,  dorés  par  l'aube  fraîche. 
Où  la  plume  naissante  éclot  parmi  des  fleurs, 
Sont  faits  pour  les  oiseaux  ou  pour  les  oiseleurs? 


A  L'ARC  DE  TRIOMPHE, 


IV. 


A  L'ARC   DE    TRIOMPHE. 


i. 


Toi  dont  la  courbe  au  loin,  par  le  couchant  dorée, 
S'emplit  d'azur  céleste,  arche  démesurée; 
Toi  qui  lèves  si  haut  ton  front  large  et  serein , 
Fait  pour  changer  sous  lui  la  campagne  en  abîme , 
Et  pour  servir  de  base  à  quelque  aigle  sublime 
Qui  viendra  s'y  poser  et  qui  sera  d'airain  ! 


hU  LES  VOIX 

0  vaste  entassement  ciselé  par  l'histoire  ! 

Monceau  de  pierre  assis  sur  un  monceau  de  gloire  ! 

Édifice  inouï  ! 
Toi  que  l'homme  par  qui  notre  siècle  commence, 
De  loin,  dans  les  rayons  de  l'avenir  immense, 

Voyait,  tout  ébloui  ! 


iSon ,  tu  n'es  pas  lini  quoique  tu  sois  superbe  ! 

Non!  puisqueaucun  passant,dans  l'ombre  assis  sur  l'herbe. 

Ne  fixe  un  œil  rêveur  à  ton  mur  triomphant , 

Tandis  que ,  triviale ,  errante  et  vagabonde , 

Entre  tes  quatre  pieds  toute  la  ville  abonde 

Comme  une  fourmilière  aux  pieds  d'un  éléphant  ! 


A  ta  beauté  royale  il  manque  quelque  chose. 
Les  siècles  vont  venir  pour  ton  apothéose 

Qui  te  rapporteront. 
11  manque  sur  ta  tète  un  sombre  amas  d'anné«^s 


INTERIEURES.  45 

Qui  pendent  pêle-mêle  et  toutes  ruinées 
Aux  brèches  de  ton  front  ! 


Il  te  manque  la  ride  et  l'antiquité  fière, 
Le  passé,  pyramide  où  tout  siècle  a  sa  pierre, 
Les  chapiteaux  brisés,  l'herbe  sur  les  vieux  fûts; 
Il  manque  sous  ta  voûte  où  notre  orgueil  s'élance 
Ce  bruit  mystérieux  qui  se  mêle  au  silence, 
Le  sourd  chuchotement  des  souvenirs  confus  ! 


La  vieillesse  couronne  et   a  ruine  achève. 
Il  faut  à  l'édifice  un  passé  dont  on  rêve, 

Deuil,  triomphe  ou  remords. 
Nous  voulons,  en  foulant  son  enceinte  pavée, 
Sentir  dans  la  poussière  à  nos  pieds  soulevée 

De  la  cendre  des  morts  ! 


A6  LES  VOIX 

Il  faut  que  le  fronton  s'effeuille  comme  un  arbre. 

Il  faut  que  le  lichen,  cette  rouille  du  marbre, 

De  sa  lèpre  dorée  au  loin  couvre  le  mur  ; 

Et  que  la  vétusté,  par  qui  tout  art  s'efface, 

Prenne  chaque  sculpture  et  la  ronge  à  la  face. 

Comme  un  avide  oiseau  qui  dévore  un  fruit  mûr. 


Il  faut  qu'un  vieux  dallage  ondule  sous  les  portes. 
Que  le  lierre  vivant  grimpe  aux  acanthes  mortes. 

Que  l'eau  dorme  aux  fossés; 
Que  la  cariatide ,  en  sa  lente  révolte , 
Se  refuse,  enfin  lasse ,  à  porter  l'archivolte, 

Et  dise  :  C'est  assez  ! 


Ce  n'est  pas,  ce  n  est  pas  entre  des  pierres  neuves 
Que  la  bise  et  la  nuit  pleurent  comme  des  veuves, 
ilélas  !  d'un  beau  palais  le  débris  est  plus  beau. 
Pourqiio  1.)  Iiino  ômousso  à  travers  la  nuit  snnihic 


INTÉRIEURES.  t\l 

L'ombre  par  le  rayon  et  le  rayon  par  l'ombre , 
Il  lui  faut  la  ruine  à  défaut  du  tombeau  ! 


Voulez-vous  qu'une  tour,  voulez-vous  qu'une  église 
Soient  de  ces  monuments  dont  l'âme  idéalise 

La  forme  et  la  hauteur, 
Attendez  que  de  mousse  elles  soient  revêtues , 
Et  laissez  travailler  à  toutes  les  statues 

Le  temps ,  ce  grand  sculpteur  ! 


Il  faut  que  le  vieillard,  chargé  de  jours  sans  nombre, 
Menant  son  jeune  fds  sous  l'arche  pleine  d'ombre, 
Nomme  Napoléon  comme  on  nomme  Cyrus, 
Et  dise  en  la  montrant  de  ses  mains  décharnées  : 
«  Vois  cette  porte  énorme  !  elle  a  trois  mille  années. 
»  C'est  par  là  qu'ont  passé  des  hommes  disparus  !  « 


48  LES  VOIX 


Oh  !  Paris  est  la  cité  mère  ! 
Paris  est  le  lieu  solennel 
Où  le  tourbillon  éphémère 
Tourne  sur  un  centre  éternel  ! 
Paris  !  feu  sombre  ou  pure  étoile  ! 
Morne  Isis  couverte  d'un  voile  ! 
Araignée  à  l'immense  toile 
Où  se  prennent  les  nations  ! 
Fontaine  d' urnes  obsédée  ! 
Mamelle  sans  cesse  inondée 
Où  pour  se  nourrir  de  l'Idée 
Viennent  les  générations  ! 


INTÉRIEURES.  49 

Quand  Paris  se  met  à  l'ouvrage 
Dans  sa  forge  aux  mille  clameurs , 
A  tout  peuple  heureux,  brave  ou  sage, 
Il  prend  ses  lois,  ses  dieux,  ses  mœurs. 
Dans  sa  fournaise,  pêle-mêle, 
Il  fond,  transforme  et  renouvelle 
Celle  science  universelle 
Qu'il  emprunte  à  tous  les  humains; 
Puis  il  rejette  aux  peuples  blêmes 
Leurs  sceptres  et  leurs  diadèmes, 
Leurs  préjugés  et  leurs  systèmes, 
Tout  tordus  par  ses  fortes  mains! 


Paris  qui  garde,  sans  y  croire. 
Les  faisceaux  et  les  encensoirs, 
Tous  les  matins  dresse  une  gloire. 
Éteint  un  soleil  tous  les  soirs; 
Avec  l'idée,  avec  le  glaive, 
Avec  la  chose ,  avec  le  rêve , 

h 


50  I  ES  VOIX 

Il  refait,  rcclouc  et  relève 
L'échelle  de  la  terre  aux  cieux-, 
Frère  des  Meniphis  et  des  Romes, 
Il  bâtit  au  siècle  où  nous  sommes 
Une  Babel  pour  tous  les  hommes, 
Un  Panthéon  pour  tous  les  dieux  ! 


Ville  qu'un  orage  enveloppe! 
C'est  elle,  hélas!  qui,  nuit  et  jour, 
Réveille  le  géant  Europe 
Avec  sa  cloche  et  son  tambour! 
Sans  cesse,  qu'il  veille  ou  qu'il  dorme, 
Il  entend  la  cité  difforme 
Bourdonner  sur  sa  tête  énorme 
Comme  un  essaim  dans  la  forêt. 
Toujours  Paris  s'écrie  et  gronde. 
Nul  ne  sait,  question  profonde! 
Ce  que  perdrait  le  bruit  du  monde 
Le  jour  on  Paris  se  tairait! 


INTERIEURES.  51 


m. 


Il  se  taira  pourtant  !  —  après  bien  des  aurores, 
Bien  des  mois,  bien  des  ans,  bien  des  siècles  coucliés, 
Quand  cette  rive  où  l'eau  se  brise  aux  ponts  sonores 
Sera  rendue  aux  joncs  murmurants  et  penchés; 


Quand  la  Seine  fuira  de  pierres  obstruée. 
Usant  quelque  vieux  dôme  écroulé  dans  ses  eaux 
Attentive  au  doux  vent  qui  porte  à  la  nuée 
Le  frisson  du  feuillage  et  le  chant  des  oiseaux  ; 


Lorsqu'elle  coulera,  la  nuit,  blanche  dans  l'ombre, 
Heureuse,  en  endormant  son  flot  long-temps  troublé, 

4. 


52  LES  VOIX 

De  pouvoir  écoulei'  enfin  ces  voix  sans  nombre 

Qui  passent  vaguement  sous  le  ciel  étoile; 


Quand  de  cette  cité,  folle  et  rude  ouvrière, 
Qui,  hâtant  les  destins  à  ses  murs  réservés, 
Sous  son  propre  marteau  s'en  allant  en  poussière , 
Met  son  bronze  en  monnaie  et  son  marbre  en  pavés  ; 


Quand  des  toits,  desclochers,  des  ruches  tortueuses, 
Des  porches,  des  frontons,  des  dômes  pleins  d' orguei  1 
Qui  faisaient  cette  ville,  aux  voix  tumultueuses. 
Touffue,  inextricable  et  fourmillante  à  l'œil, 


Il  ne  restera  plus  dans  l'immense  campagne , 
Pour  toute  pyramide  et  pour  tout  panthéon. 
Que  deux  tours  de  granit  faites  par  Charlemagne, 
Et  qu'un  pilier  d'airain  fait  par  Napoléon; 


IINTÉRIEURES.  53 

Toi,  lu  coiiipléleras  le  triangle  sublime! 
L'airain  sera  la  gloire    t.  le  granit  la  foi; 
Toi,  tu  seras  la  porte  ouverte  sur  la  cime 
Qui  dit  :  11  faut  monter  pour  venir  jusqu'à  moi  ! 


Tu  salûras  là-bas  cette  église  si  vieille, 
Cette  colonne  altière  au  nom  toujours  accru , 
Debout  peut-être  encore,  ou  tombée  ,  et  pareille 
Au  clairon  monstrueux  d'un  Titan  disparu. 


Et  sur  ces  deux  débris  que  les  destins  rassemblent , 
Pour  toi  l'aube  fera  resplendir  à  la  fois 
Deux  signes  triomphants  qui  de  loin  se  ressemblent  : 
De  près  l'un  est  un  glaive  et  l'autre  est  une  croix  ! 


Sur  vous  trois  poseront  mille  ans  de  notre  France. 
La  colonne  est  le  chant  d'un  règne  à  peine  ouvert; 


54  LES  VOIX 

C'est  loi  qui  finiras  l'hymne  qu'elle  commence. 

Elle  dit  :  Austerlitz!  tu  diras/ Champaubert  ! 


IV 


Arche!  alors  tu  seras  éternelle  et  complète, 
Quand  tout  ce  que  la  Seine  en  son  onde  reflète 

Aura  fui  pour  jamais, 
Quand  de  cette  cité  qui  fut  égale  à  Rome 
11  ne  restera  plus  qu'un  ange,  un  aigle,  un  homme. 

Debout  sur  trois  sommets  ! 


C'est  alors  que  le  roi,  le  sage,  le  poëte, 

Tous  ceux  dont  le  passé  presse  l'àme  inquiète, 

T'admireront  vivante  auprès  de  Paris  mort; 

Et  pour  mieux  voir  ta  face  où  flotte  un  sombre  rêve, 


INTÉRIEURES.  55 

Lèveront  à  demi  ton  lierre  ainsi  qu'on  lève 
Un  voile  sur  le  front  d'une  aïeule  qui  dort  ! 


Sur  ton  mur  qui  pour  eux  n'aura  rien  de  vulgaire, 
Ils  chercheront  nos  mœurs,  nos  héros,  notre  guerre, 

Tous  pensifs  à  tes  pieds  ; 
Ils  croiront  voir,  le  long  de  ta  frise  animée, 
Revivre  le  grand  peuple  avec  la  grande  armée  ! 

—  «  Oh  !  diront-ils!  vovez  ! 


V  Là,  c'est  le  régiment,  ce  serpent  des  batailles, 
»  Traînant  sur  mille  pieds  ses  luisantes  écailles, 
"  Qui  tantôt,  furieux,  se  roule  au  pied  des  tours, 
"  Tantôt,  d'un  mouvement  formidable  et  tranquille, 
»  Troue  un  rempart  de  pierre  et  traverse  une  ville 
»  Avec  son  front  sonore  où  battent  vingt  tambours  ! 


56  LES  VOIX 

»  Là-haut,  c'est  l'empereur  avec  ses  capitaines, 

»  Qui  songe  s'il  ira  vers  ces  terres  lointaines 

»  Où  se  tourne  son  char, 
»  Et  s'il  doit  préférer  pour  vaincre  ou  se  défendre 
>'  La  courbe  dWnnibal  ou  l'angle  d'Alexandre 

M  Au  carré  de  César. 


"  Là,  c'est  l'artillerie  aux  cent  gueules  de  fonte, 

V  D'où  la  fumée  à  flots  monte,  tombe  et  remonte, 

»  Qui  broie  une  cité,  détruit  les  garnisons, 

«  Ruine  par  la  brèche  incessamment  accrue 

»  Tours,  dômes,  ponts,  clochers,  et,  comme  une  charrue, 

"  Creuse  une  horrible  rue  à  travers  les  maisons  !  » 


Et  tous  les  souvenirs  qu'à  ton  front  taciturne 
Chaque  siècle  en  passant  versera  de  son  urne 

Leur  reviendront  au  cœur, 
ils  feront  de  ton  mur  jaillir  ta  vieille  histoire, 


INTÉRIEURES.  57 

Et  diront,  en  posant  un  panaclie  de  gloire 
Sur  ton  cimier  vainqueur  : 


—  «  Oh!  que  tout  était  grand  dans  cetteépoque  antique  ! 
»  Si  les  ans  n'avaient  pas  dévasté  ce  portique, 
»  Nous  en  retrouverions  encor  bien  des  lambeaux  ! 
»  Mais  le  temps,  grand  semeur  de  la  ronce  et  du  lierre , 
»  Touche  les  monuments  d'une  main  familière, 
»  Et  déchire  le  livre  aux  endroits  les  plus  beaux  !  » 


Non,  le  temps  n'ôte  rien  aux  choses. 
Plus  d'un  portique  à  tort  vanté 


58  LES  VOIX 

Dans  ses  lentes  métamorphoses 

Arrive  enfin  à  la  beauté. 

Sur  les  monuments  qu'on  révère 

Le  temps  jette  un  charme  sévère 

De  leur  façade  à  leur  chevet. 

Jamais,  quoiqu'il  brise  et  qu'il  rouille, 

La  robe  dont  il  les  dépouille 

Ne  vaut  celle  qu'il  leur  revêt. 


C'est  le  temps  qui  creuse  une  ride 

Dans  un  claveau  trop  indigent; 

Qui  sur  l'angle  d'un  marbre  aride 

Passe  son  pouce  intelligent; 

C'est  lui  qui,  pour  corriger  l'œuvre, 

Mêle  une  vivante  couleuvre 

Aux  nœuds  d'une  hydre  de  granit. 

Je  crois  voir  rire  un  toit  gothique 

Quand  le  temps  dans  sa  frise  antique 

Ote  une  pierre  et  met  un  nid! 


INTÉRIEURES.  59 

Aussi,  quand  VOUS  venez,  c'est  lui  qui  vous  accueille  5 
Lui  qui  verse  l'odeur  du  vague  chèvrefeuille 
Sur  ce  pavé  souillé  peut-être  d'ossements  5 
Lui  qui  remplit  d'oiseaux  les  sculptures  farouches. 
Met  la  vie  en  leurs  flancs,  et  de  leurs  mornes  bouches 
Fait  sortir  mille  cris  charmants! 


Si  quelque  \énus  toute  nue 
Gémit,  pauvre  marbre  désert, 
C'est  lui ,  dans  la  verte  avenue, 
Qui  la  caresse  et  qui  la  sert. 
A  l'abri  d'un  porche  héraldique 
Sous  un  beau  feuillage  pudique 
Il  la  cache  jusqu'au  nombril  5 
Et  sous  son  pied  blanc  et  superbe 
Étend  les  mille  fleurs  de  l'herbe. 
Cette  mosaïque  d'avril  ! 


60  LES  VOIX 

La  mémoire  des  morts  demeure 
Dans  les  monuments  ruinés. 
Là,  douce  et  clémente,  à  toute  heure, 
Elle  parle  aux  fronts  inclinés. 
Elle  est  là,  dans  l'âme  affaissée 
Filtrant  de  pensée  en  pensée. 
Comme  une  nymphe  au  front  dormant 
Qui,  seule  sous  l'obscure  voûte 
D'où  son  eau  suinte  goutte  à  goutte, 
Penche  son  vase  tristement  ! 


\\. 


Mais,  hélas!  hélas!  dit  l'histoire, 
Bien  souvent  le  passé  couvre  plus  d'un  secret 
Dont  sur  un  mur  vieilli  la  tache  reparait  ! 

Toute  ancienne  muraille  est  noire. 


INTERIEURES.  (il 

Souvent,  par  le  désert  et  par  l'ombre  absorbé, 
L'édifice  déchu  ressemble  au  roi  tombé. 

Plus  de  gloire  où  n'est  plus  la  foule. 
Rome  est  humiliée  et  Venise  est  en  deuil. 
La  ruine  de  tout  commence  par  l'orgueil  ; 

C'est  le  premier  fronton  qui  croule! 


Athène  est  triste,  et  cache  au  front  du  Partliénon 
Les  traces  de  l'Anglais  et  celles  du  canon, 

Et,  pleurant  ses  tours  mutilées. 
Rêve  à  l'artiste  grec  qui  versa  de  sa  main 
Quelque  chose  de  beau  comme  un  sourire  humain 

Sur  le  profil  des  propylées  ! 


Thèbe  a  des  temples  morts  où  rampe  en  serpentant 
La  vipère  au  front  plat ,  au  regard  éclatant , 

Autour  de  la  colonne  torse  ; 
Et,  seul,  quelque  grand  aigle  habite  en  souverain 


62  LES  VOIX 

Les  piliers  de  Rliamsès  d'où  les  lames  d'airain 
S'en  vont  comme  une  vieille  écorce! 


Dans  les  débris  de  Gur,  pleins  du  cri  des  hiboux, 
Le  tigre  en  marchant  ploie  et  casse  les  bambous , 

D'où  s'envole  le  vautour  chauve, 
Et  la  lionne  au  pied  d'un  mur  mystérieux 
Met  le  groupe  inquiet  des  lionceaux  sans  yeux 

Qui  fouillent  sous  son  ventre  fauve. 


La  morne  Palenquè  gît  dans  les  marais  verts. 
A  peine  entre  ses  blocs  d'herbe  haute  couverts 

Entend-on  le  lézard  qui  bouge. 
Ses  murs  sont  obstrués  d'arbres  au  fruit  vermeil 
Où  volent,  tout  moirés  par  l'ombre  et  le  soleil , 

De  beaux  oiseaux  de  cuivre  rouge! 


INTt:UIEURES.  (]S 

Muette  en  sa  douleur,  Jumièges  gravement 
Étouffe  un  triste  écho  sous  son  portail  normand, 

Et  laisse  chanter  sur  ses  tombes 
Tous  ces  nids  dans  ses  tours  abrités  et  couvés 
D'où  le  souffle  du  soir  fait  sur  les  noirs  pavés 

Neiger  des  plumes  de  colombes  ! 


Comme  une  mère  sombre,  et  qui,  dans  sa  fierté, 
Cache  sous  son  manteau  son  enfant  souffleté, 

L'Egypte  au  bord  du  Nil  assise 
Dans  sa  robe  de  sable  enfonce  enveloppés 
Ses  colosses  camards  à  la  face  frappés 

Par  le  pied  brutal  de  Cambyse. 


C'estque  toujours  lesans  contiennent  quelque  affront. 
Toute  ruine ,  hélas ,  pleure  et  penche  le  front  ! 


64  i.ES  vorx 


vu 


Mais  toi  !  rien  n'atteindra  ta  majesté  pudique 
Porte  sainte  !  jamais  ton  marbre  véridique 

INe  sera  profané. 
Ton  cintre  virginal  sera  pur  sous  la  nue; 
Et  les  peuples  à  naître  accourront  tête  nue 

Vers  ton  front  couronné! 


Toujours  le  pâtre,  au  loin  accroupi  dans  les  seigles, 
Verra  sur  ton  sommet  planer  un  cercle  d'aigles. 
Les  chênes  à  les  blocs  noùront  leur  large  tronc. 
La  gloire  sur  ta  cime  allumera  son  phare. 
Ce  n'est  qu'en  te  chantant  une  haute  fanfare 
Que  sous  ton  arc  altier  les  siècles  passeront! 


INTERIEURES.  65 

Jamais  rien  qui  ressemble  à  quelque  ancienne  honte 
N'osera  sur  ton  mur  où  le  flot  des  ans  monte 

Répandre  sa  noirceur. 
Tu  pourras,  dans  ces  champs  où  vous  resterez  seules, 
Contempler  fièrement  les  deux  tours  tes  aïeules, 

La  colonne  ta  sœur  ! 


C'est  qu'on  n'a  pas  caché  de  crimes  dans  ta  base, 
Ni  dans  tes  fondements  de  sang  qui  s' extra  vase  ! 
C'est  qu'on  ne  te  lit  point  d'un  ciment  hasardeux! 
C'est  qu'aucun  noir  forfait,  semé  dans  ta  racine 
Pour  jeter  quelque  jour  son  ombre  à  ta  ruine , 
Ne  mêle  à  tes  lauriers  son  feuillage  hideux! 


Tandis  que  ces  cités,  dans  leur  cendre  enfouies. 
Furent  pleines  jadis  d'actions  inouïes , 

Ivres  de  sang  versé, 
Si  bien  que  h;  Seigneur  a  dit  à  la  nature  : 


6G  LES  VOIX 

Refais-loi  des  palais  dans  cette  architecture 
Dont  r homme  a  mal  usé! 


Aussi  tout  est  fini.  Le  chacal  les  visite-, 
Les  murs  vont  décroissant  sous  l'herbe  parasite; 
L'étang  s'installe  et  dort  sous  le  dôme  brisé  ; 
Sur  les  ISérons  sculptés  marche  la  béte  fauve; 
L'antre  se  creuse  où  fut  l'incestueuse  alcôve. 
Le  tigre  peut  venir  où  le  crime  a  passé  ! 


Mil. 


Oh  !  dans  ces  jours  lointains  où  l'on  n'ose  descendre. 
Quand  trois  mille  ans  auront  passé  sur  notre  cendre 
A  nous  qui  maintenant  vivons,  pensons,  allons, 
Quand  nos  fosses  auront  fait  ])Iaco  à  des  sillons. 


INTÉRIEURES.  67 

Si,  vers  le  soir,  un  homme  assis  sur  la  colline 
S'oublie  à  contempler  cette  Seine  orpheline  , 
0  Dieu  !  de  quel  aspect  triste  et  silencieux 
Les  lieux  où  fut  Paris  étonneront  ses  yeux  ! 
Si  c'est  l'heure  où  déjà  des  vapeurs  sont  tombées 
Sur  le  couchant  rougi  de  l'or  des  scarabées , 
Si  la  touffe  de  l'arbre  est  noire  sur  le  ciel, 
Dans  ce  demi-jour  pâle  où  plus  rien  n'est  réel , 
Ombre  où  la  fleur  s'endort,  où  s'éveille  l'étoile, 
De  quel  œil  il  verra ,  comme  à  travers  un  voile , 
Comme  un  songe  aux  contours  grandissants  et  noyés, 
La  plaine  immense  et  brune  apparaître  à  ses  pieds, 
S'élargir  lentement  dans  le  vague  nocturne. 
Et  comme  une  eau  qui  s'enfle  et  monte  aux  bords  de  V  urne, 
Absorbant  par  degrés  forêt,  coteau,  gazon. 
Quand  la  nuit  sera  noire,  emplir  tout  l'horizon! 
Oh  !  dans  cette  heure  sombre  où  l'on  croit  voir  les  choses 
Fuir,  sous  une  autre  forme  étrangement  écloses , 
Quelle  extase  de  voir  dormir,  quand  rien  ne  luit. 
Ces  champs  dont  chaque  pierre  a  contenu  du  bruit! 

5, 


fi8  LES  VOIX 

Comme  il  tendra  l'oreille  aux  rumeurs  indécises! 

Comme  il  ira  rêvant  des  figures  assises 

Dans  le  buisson  penché , dans  l'arbre  au  bord  des  eaux , 

Dans  le  vieux  pan  de  mur  que  lèchent  les  roseaux  ! 

Qu'il  cherchera  de  vie  en  ce  tombeau  suprême! 

Et  comme  il  se  fera ,  s'éblouissant  lui-même , 

A  travers  la  nuit  trouble  et  les  rameaux  touffus , 

Des  visions  de  chars  et  de  passants  confus! 

Mais  non,  toutsera mort. — Plusriendanscette  plaine 

Qu'un  peuple  évanoui  dont  elle  est  encor  pleine; 

Que  fœil  éteint  de  fhommeet  l'œil  vivant  de  Dieu; 

Un  arc,  une  colonne,  et,  là-bas,  au  milieu 

De  ce  fleuve  argenté  dont  on  entend  l'écume. 

Une  église  échouée  à  demi  dans  la  brume! 


O  spectacle  !  — ainsi  meurt  ce  que  les  peuples  font! 
Qu'un  tel  passé  pour  fâme  est  un  gouffre  profond  ! 
Pour  ce  passant  pieux  quel  poids  que  notre  histoire! 
Surtout  si,  tout-à-coup  réveillant  sa  mémoire , 


liNTÉiliELUES.  oy 

L'année  a  ce  soir-là  ramené  dans  soii  cours 
Une  des  grandes  nuits ,  veilles  de  nos  grands  jours, 
Où  l'empereur,  rêvant  un  lendemain  de  gloire , 
Dormait  en  attendant  l'aube  d'une  victoire  ! 


Lorsqu'enlin,  fatigué  de  songes,  vers  minuit, 

Las  d'écouter  au  seuil  de  ce  monde  détruit , 

Après  s'être  accoudé  long-temps,  oubliant  l'iieure, 

Au  bord  de  ce  néant  immense  où  rien  ne  pleure , 

11  aura  lentement  regagné  son  chemin; 

Quand  dans  ce  grand  désert,  purdetoutpashumain, 

Rien  ne  troublera  plus  cette  pudeur  que  Rome 

Ou  Paris  ruiné  doit  avoir  devant  l'homme; 

Lorsque  la  solitude ,  eniin  libre  et  sans  bruit , 

Pourra  continuer  ce  qu'elle  fait  la  nuit. 

Si  quelque  être  animé  veille  encor  dans  la  plaine , 

Peut-être  verra-t-il,  comme  sous  une  haleine, 

Soudain  un  pâle  éclair  de  ta  tète  jaillir, 

Lt  la  colonne  au  loin  répondre  et  tressaillii- ! 


70  LES  VOIX 

Et  ses  soldats  de  cuivre  et  tes  soldats  de  pierre 
Ouvrir  subitement  leur  pesante  paupière! 
Et  tous  s'entre-heurter ,  réveil  miraculeux  ! 
Tels  que  d'anciens  guerriers  d'un  âge  fabuleux 
Qu'un  noir  magicien,  loin  des  temps  où  no  us  sommes, 
Jadis  aurait  faits  marbre  et  qu'il  referait  hommes  ! 
Alors  l'aigle  d'airain  à  ton  faîte  endormi , 
Superbe ,  et  tout-à-coup  se  dressant  à  demi , 
Sur  ces  héros  baignés  du  feu  de  ses  prunelles 
Secouera  largement  ses  ailes  éternelles  ! 
D'où  viendra  ce  réveil?  d'où  viendront  ces  clartés? 
Et  ce  vent  qui,  soufflant  sur  ces  guerriers  sculptés , 
Les  fera  remuer  sur  ta  face  hautaine 
Commetrembleunfeuillageautourdutroncd' un  chêne? 
Qu'importe!  Dieu  le  sait.  Le  mystère  est  dans  tout. 
L'un  à  l'autre  à  voix  basse  ils  se  diront  :  Debout! 
Ceux  de  quatre-vingt-seize  et  de  mil  huit  cent  onze. 
Ceux  que  conduit  au  ciel  la  spirale  de  bronze , 
Ceux  que  scelle  à  la  terre  un  socle  de  granit , 
Tous,  poussant  au  combat  le  cheval  cjui  hennit, 


INTÉRIEURES.  71 

Le  drapeau  qui  se  gonfle  et  le  canon  qui  roule, 
A  l'immense  mêlée  ils  se  rueront  en  foule! 
Alors  on  entendra  sur  ton  mur  les  clairons , 
Les  bombes ,  les  tambours ,  le  choc  des  escadrons , 
Les  cris  et  le  bruit  sourd  des  plaines  ébranlées, 
Sortir  confusément  des  pierres  ciselées , 
Et  du  pied  au  sommet  du  pilier  souverain 
Cent  batailles  rugir  avec  des  voix  d'airain! 
Tout-à-coup,  écrasant  l'ennemi  qui  s'effare, 
La  victoire  aux  cent  voix  sonnera  sa  fanfare. 
De  la  colonne  à  toi  les  cris  se  répondront. 
Et  puis  tout  se  taira  sur  votre  double  front, 
Une  rumeur  de  fête  emplira  la  vallée, 
Et  Notre-Dame  au  loin ,  aux  ténèbres  mêlée , 
Illuminant  sa  croix  ainsi  qu'un  labarum , 
Vous  chantera  dans  l'ombre  un  vague  Te  Deum  î 


Monument  !  \oilà  donc  la  rêverie  immense 
Qu'à  ton  ombre  déjà  le  poëte  commence! 
Piédestal  qu'eut  aimé  Bélénus  ou  Mithra  ! 
Arche  aujourd'hui  guerrière ,  un  jour  religieuse  î 
Rêve  en  pierre  ébauché  !  porte  prodigieuse 
D'un  palais  de  géants  qu'on  se  ligurera! 


7/4  LES  VOIX  LMÉRIELRES. 

Quandd'un  lierre  poudreuxje  couvre  tes  sculptures, 
Lorsque  je  vois,  au  fond  des  époques  futures, 
La  liste  des  héros  sur  ton  mur  constellé 
Reluire  et  rayonner,  malgré  les  destinées , 
A  travers  les  rameaux  des  profondes  années , 
Comme  à  travers  un  bois  brille  un  ciel  étoile; 


Quand  ma  pensée  ainsi,  vieillissant  ton  attique. 
Te  fait  de  l'avenir  un  passé  magnifique, 
Alors  sous  ta  grandeur  je  me  courbe  effrayé. 
J'admire  ,  et,  fils  pieux,  passant  que  l'art  anime, 
Je  ne  regrette  rien  devant  ton  mur  sublime 
Que  Phidias  absent  et  mon  père  oublié  ! 


Février  1857. 


DIEU  EST  TOUJOURS  LA. 


V. 


DIEU  EST  TOUJOURS  LA 


Quand  l'été  vient,  le  pauvre  adore  ! 
L'été,  c'est  la  saison  de  feu  , 
C'est  l'air  tiède  et  la  fraîche  aurore  ; 
L'été,  c'est  le  regard  de  Dieu. 


L'été ,  la  nuit  bleue  et  profonde 
S'accouple  au  jour  limpide  et  clair; 


78  LES  VOIX 

Le  soir  est  d'or,  la  plaine  est  blonde; 
On  entend  des  chansons  dans  l'air. 


L'été,  la  Nature  éveillée 
Partout  se  répand  en  tous  sens , 
Sur  l'arbre  en  épaisse  fouillée, 
Sur  l'homme  en  bienfaits  caressants. 


Tout  ombrage  alors  semble  dire  : 
Voyageur,  viens  te  reposer! 
Elle  met  dans  l'aube  un  sourire , 
Elle  met  dans  l'onde  un  baiser. 


Elle  cache  et  recouvre  d'ombre, 
Loin  du  monde  sourd  et  moqueur, 
Une  lyre  dans  le  bois  sond)re, 
Une  oreille  dans  notre  cœur! 


INTÉRIEURES.  79 

Elle  donne  vie  et  pensée 
Aux  pauvres  de  l'hiver  sauvés, 
Du  soleil  à  pleine  croisée , 
Et  le  ciel  pur  qui  dit  :  Vivez  ! 


Sur  les  chaumières  dédaignées 
Par  les  maîtres  et  les  valets, 
Joyeuse,  elle  jette  à  poignées 
Les  fleurs  qu'elle  vend  aux  palais. 


Son  luxe  aux  pauvres  seuils  s'étale. 
Ni  les  parfums  ni  les  rayons 
N'ont  peur,  dans  leur  candeur  royale. 
De  se  salir  à  des  haillons. 


Sur  un  toit  où  l'herbe  frissonne 
Le  jasmin  veut  bien  se  poser. 


80  LES  VOIX 

Le  lys  ne  méprise  personne, 
Lui  qui  pourrait  tout  mépriser! 


Alors  la  masure  où  la  mousse 
Sur  l'humble  chaume  a  débordé 
Montre  avec  une  fierté  douce 
Son  vieux  mur  de  roses  brodé. 


L'aube  alors  de  clartés  baignée, 
Entrant  dans  le  réduit  profond , 
Dore  la  toile  d'araignée 
Entre  les  poutres  du  plafond. 


Alors  l'âme  du  pauvre  est  pleine. 
Humble,  il  bénit  ce  Dieu  lointain 
Dont  il  sent  la  céleste  haleine 
Dans  tous  les  souffles  du  matin  ! 


INTÉRIEURES.  81 

L'air  le  réchauffe  et  le  pénétre. 
Il  fête  le  printemps  vainqueur. 
Un  oiseau  chante  à  sa  fenêtre  , 
La  gaîté  chante  dans  son  cœur  ! 


Alors,  si  l'orphelin  s'éveille, 

Sans  toit,  sans  mère,  et  priant  Dieu, 

Une  voix  lui  dit  à  l'oreille  : 

«  Eh  bien  !  viens  sous  mon  dôme  bleu  ! 


»  Le  Louvre  est  égal  aux  chaumières 
Sous  ma  coupole  de  saphirs. 
Viens  sous  mon  ciel  plein  de  lumières, 
Viens  sous  mon  ciel  plein  de  zéphirs! 


»  J'ai  connu  ton  père  et  ta  mère 
Dans  leurs  bons  et  leurs  mauvais  jours. 

6 


82  LES  VOIX 

Pour  eux  la  vie  était  amère, 
Mais  moi  je  fus  douce  toujours. 


»  C'est  moi  qui  sur  leur  sépultuie 
Ai  mis  l'herbe  qui  la  défend. 
Viens,  je  suis  la  grande  nature! 
Je  suis  l'aïeule,  et  toi  l'enfant. 


»  Yiens,  j'ai  des  fruits  d'or,  j'ai  des  roses  , 
J'en  remplirai  tes  petits  bras. 
Je  te  dirai  de  douces  choses , 
Et  peut-être  tu  souriras  ! 


«Car  je  voudrais  te  voir  sourire, 
Pauvre  enfant  si  triste  et  si  beau! 
Et  puis  tout  bas  j'irais  le  dire 
A  ta  mère  dans  son  tombeau!  >> 


INTÉRIEURES.  83 

Et  l'enfant,  à  cette  voix  tendre, 
De  la  vie  oubliant  le  poids. 
Rêve  et  se  hâte  de  descendre 
Le  long  des  coteaux  dans  les  bois. 


Là  du  plaisir  tout  a  la  forme  ; 
L'arbre  a  des  fruits ,  l'herbe  a  des  fleurs; 
Il  entend  dans  le  chêne  énorme 
Rire  les  oiseaux  querelleurs. 


Dans  l'onde  il  mire  son  visage  ; 
Tout  lui  parle;  adieu  son  ennui! 
Le  buisson  l'arrête  au  passage , 
Et  le  caillou  joue  avec  lui. 


Le  soir,  point  d'hôtesse  cruelle 
Qui  l'accueille  d'un  front  hagard. 

6. 


84  LES  VOIX 

Il  trouve  rétoile  si  belle 
Qu'il  s'endort  à  son  doux  regard! 


—  Oh!  qu'en  dormant  rien  ne  t'oppresse! 
Dieu  sera  là  pour  ton  réveil!  — 
La  lune  vient  qui  le  caresse 
Plus  doucement  que  le  soleil. 


Car  elle  a  de  plus  molles  trêves 
Pour  nos  travaux  et  nos  douleurs. 
Elle  fait  éclore  les  rêves , 
Lui  ne  fait  naître  que  les  fleurs! 


Oh  !  quand  la  fauvette  dérobe 
Son  nid  sous  les  rameaux  penchants , 
Lorsqu'au  soleil  séchant  sa  robe 
Mai  tout  mouillé  rit  dans  les  champs, 


INTÉRIEURES.  85 

J'ai  souvent  pensé  dans  mes  veilles 
Que  la  nature  au  front  sacré 
Dédiait  tout  bas  ses  merveilles 
A  ceux  qui  l'hiver  ont  pleuré! 


Pour  tous  et  pour  le  méchant  même 
Elle  est  bonne ,  Dieu  le  permet , 
Dieu  le  veut ,  mais  surtout  elle  aime 
Le  pauvre  que  Jésus  aimait! 


Toujours  sereine  et  pacifique, 
Elle  olfre  à  l'auguste  indigent 
Des  dons  de  reine  magnifique, 
Des  soins  d'esclave  intelligent! 


A-t  il  faim?  au  fruit  de  la  branche 
Elle  dit  :  —  Tombe,  ô  fruit  vermeil! 


86  LES  VOIX 

A-t-il  soif?  —  Que  l'onde  s'épanche! 
A-t-il  froid  ?  —  Lève-toi ,  soleil  ! 


II. 


Mais  hélas  !  j  uillet  fait  sa  gerbe  ; 
L'été,  lentement  etfacé , 
Tombe  feuille  à  feuille  dans  l'herbe 
Et  jour  à  jour  dans  le  passé. 


Puis  octobre  perd  sa  dorure-, 
Et  les  bois  dans  les  lointains  bleus 
Couvrent  de  leur  rousse  fourrure 
L'épaule  des  coteaux  frileux. 


IINTÉRIEURES.  87 

L'hiver  des  nuages  sans  nombre 
Sort,  et  chasse  l'été  du  ciel, 
Pareil  au  temps,  ce  faucheur  sombre 
Qui  suit  le  semeur  éternel! 


Le  pauvre  alors  s'effraie  et  prie. 
L'hiver,  hélas,  c'est  Dieu  qui  dort; 
C'est  la  faim  livide  et  maigrie 
Qui  tremble  auprès  du  foyer  mort! 


il  croit  voir  une  main  de  marbre 
Qui,  mutilant  le  jour  obscur, 
Retire  tous  les  fruits  de  l'arbre 
Et  tous  les  rayons  de  l'azur. 


Il  pleure,  la  nature  est  morte! 
0  rude  hiver  !  ô  dure  loi  ! 


88  LES  VOIX 

Soudain  un  ange  ouvre  sa  porte 
Et  dit  en  souriant  :  C'est  moi  ! 


Cet  ange  qui  donne  et  qui  tremble, 
C'est  l'aumône  aux  yeux  de  douceur, 
Au  front  crédule ,  et  qui  ressemble 
A  la  foi  dont  elle  est  la  sœur  ! 


«  Je  suis  la  Charité,  l'amie 
»  Qui  se  réveille  avant  le  jour, 
»  Quand  la  nature  est  rendormie, 
»  Et  que  Dieu  m'a  dit  :  A  ton  tour  ! 


»  Je  viens  visiter  la  chaumière 

»  Veuve  de  l'été  si  charmant  ! 

"  Je  suis  fille  de  la  prière. 

»  J'ai  des  mains  qu'on  ouvre  aisément. 


INTÉRIEURES.  89 

»  J'accours,  car  la  saison  est  dure. 
»  J'accours,  car  l'indigent  a  froid! 
»  J'accours,  car  la  tiède  verdure 
»  Ne  fait  plus  d'ombre  sur  le  toit  ! 


»  Je  prie  et  jamais  je  n'ordonne. 

»  Chère  à  tout  homme,  quel  qu'il  soit, 

»  Je  laisse  la  joie  à  qui  donne 

»  Et  je  l'apporte  à  qui  reçoit.  » 


O  figure  auguste  et  modeste , 
Où  le  Seigneur  mêla  pour  nous 
Ce  que  l'ange  a  de  plus  céleste , 
Ce  que  la  femme  a  de  plus  doux  ! 


Au  lit  du  vieillard  solitaire 
Elle  penche  un  front  gracieux, 


90  LES  VOIX 

Et  rien  n'est  plus  beau  sur  la  terre, 
Et  rien  n'est  plus  grand  sous  les  cieux 


Lorsque,  réchauffant  leurs  poitrines 
Entre  ses  genoux  triomphants, 
Elle  tient  dans  ses  mains  divines 
Les  pieds  nus  des  petits  enfants  ! 


Elle  va  dans  chaque  masure , 
Laissant  au  pauvre  réjoui 
Le  vin,  le  pain  frais,  l'huile  pure 
Et  le  courage  épanoui! 


Et  le  feu  !  le  beau  feu  folâtre , 
A  la  pourpre  ardente  pareil, 
Qui  fait  qu'amené  devant  l'àtrc, 
L'aveugle  croit  rire  au  soleil  ! 


INTÉRIEURES.  91 

Puis  elle  cherche  au  coin  des  bornes, 
Transis  par  la  froide  vapeur. 
Ces  enfants  qu'on  voit  nus  et  mornes 
Et  se  mourant  avec  stupeur. 


Oh!  voilà  surtout  ceux  qu  elle  aime! 
Faibles  fronts  dans  l'ombre  engloutis  ! 
Parés  d'un  triple  diadème, 
Innocents,  pauvres  et  petits  î 


Ils  sont  meilleurs  que  nous  ne  sommes! 
Elle  leur  donne  en  même  temps , 
Avec  le  pain  qu'il  faut  aux  hommes 
Le  baiser  qu'il  faut  aux  enfants! 


Tandis  que  leur  faim  secourue 
Mange  ce  pain  de  pleurs  noyé, 


92  LES  VOIX 

Elle  étend  sur  eux  dans  la  rue 
Son  bras  des  passants  coudoyé. 


Et  si,  le  front  dans  la  lumière, 
Un  riche  passe  en  ce  momenl. 
Par  le  bord  de  sa  robe  altière 
Elle  le  tire  doucement  ! 


Puis  pour  eux  elle  prie  encore 
La  grande  foule  au  cœur  étroit , 
La  foule  qui,  dès  ([u'on  l'implore, 
S'en  va  comme  l'eau  qui  décroît  ! 


«  —  Oh  !  malheureux  celui  qui  chante 
»  Un  chant  joyeux,  peut-être  impur, 
»  Pendant  que  la  bise  méchante 
'  Mord  un  pauvre  enfant  sous  sou  mur  ! 


INTÉRIELIRES.  93 

»  Oh  !  la  chose  triste  et  fatale, 
»  Lorsque  chez  le  riche  hautain 
»  Un  grand  feu  tremble  dans  la  salle, 
»  Reflété  par  un  grand  festin, 


))De  voir,  quand  l'orgie  enrouée 
«Dans  la  pourpre  s'égaie  et  rit, 
»  A  peine  une  toile  trouée 
»  Sur  les  membres  de  Jésus-Christ  ! 


»  Oh  !  donnez -moi  pour  que  je  donne! 
»  J'ai  des  oiseaux  nus  dans  mon  nid. 
»  Donnez,  méchants,  Dieu  vous  pardonne, 
»  Donnez  ,  6  bons ,  Dieu  vous  bénit  ! 


»  Heureux  ceux  que  mon  zèle  enflamme  ! 
»  Qui  donne  aux  pauvres  prête  à  Dieu. 


9li  LES  VOIX 

»  Le  bien  qu'on  fait  parfume  l'ànie  ; 
»  On  s'en  souvient  toujours  un  peu  ! 


»  Le  soir  ,  au  seuil  de  sa  demeure, 
V  Heureux  celui  qui  sait  encor 
>'  Ramasser  un  enfant  qui  pleure, 
»  Comme  un  avare  un  sequin  d'or  ! 


»  Le  vrai  trésor  rempli  de  charmes  , 
>'  C'est  un  groupe  pour  vous  priant 
»  D'enfants  qu'on  a  trouvés  en  larmes 
)'  Et  qu'on  a  laissés  souriant  ! 


»  Les  biens  que  je  donne  à  qui  m'aime 

»  Jamais  Dieu  ne  les  retira. 

»  L'or  que  sur  le  pauvre  je  sème 

»  Pour  le  riche  au  ciel  germera  ! 


INTERIEURES.  95 


m. 


Oh  !  que  l'été  brille  ou  s'éteigne, 
Pauvres ,  ne  désespérez  pas. 
Le  Dieu  qui  souffrit  et  qui  règne 
A  mis  ses  pieds  où  sont  vos  pas  ! 


Pour  vous  couvrir  il  se  dépouille  ; 
Bon  même  pour  l'homme  fatal 
Qui ,  comme  l'airain  dans  la  rouille , 
Va  s'endurcissant  dans  le  mal  ! 


Tendre,  même  en  buvant  l'absinthe, 
Pour  l'impie  au  regard  obscur 


96  LES  VOIX 

Qui  l'insulte  sans  plus  de  crainte 
Qu'un  passant  qui  raie  un  vieux  mur  ! 


Us  ont  beau  traîner  sur  les  claies 
Ce  Dieu  mort  dans  leur  abandon  , 
Ils  ne  font  couler  de  ses  plaies 
Qu'un  intarissable  pardon. 


Il  n'est  pas  l'aigle  altier  qui  vole , 
Ni  le  grand  lion  ravisseur  ; 
Il  compose  son  auréole 
D'une  lumineuse  douceur  ! 


Quand  sur  nous  une  chaîne  tombe, 
Il  la  brise  anneau  par  anneau. 
Pour  l'esprit  il  se  fait  colombe, 
Pour  le  cœur  il  se  fait  agneau  ! 


INTÉRIEURES.  97 

Vous  pour  qui  la  vie  est  mauvaise, 
Espérez  !  il  veille  sur  vous  ! 
Il  sait  bien  ce  que  cela  pèse, 
Lui  qui  tomba  sur  ses  genoux  ! 


11  est  le  Dieu  de  l'Évangile  ; 
Il  tient  votre  cœur  dans  sa  main , 
Et  c'est  une  chose  fragile 
Qu'il  ne  veut  pas  briser,  enfin! 


Lorsqu'il  est  temps  que  l'été  meure 
Sous  l'hiver  sombre  et  solennel. 
Même  à  travers  le  ciel  qui  pleure 
On  voit  son  sourire  éternel  ! 


Car  sur  les  familles  souffrantes, 
L'hiver,  l'été,  la  nuit,  le  jour, 

7 


98  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Avec  des  urnes  différentes 
Dieu  verse  à  grands  flots  son  amour  ! 


Et  dans  ses  bontés  éternelles 
Il  penche  sur  l'humanité 
Ces  mères  aux  triples  mamelles , 
La  nature  et  la  charité  ! 


lévrier  4837. 


VI 


a; 


«r  Oli!  vivons!  tlisent-ils  dans  leur  enivrement. 
Voyez  !a  longue  table  et  le  festin  charmant 

Qui  rayonne  dans  nos  demeures  ! 
Nous  semons  tous  nos  biens  n'importe  en  quels  sillons  ! 
Riches,  nous  dépensons,  nous  perdons,  nous  pillons 

Nos  onces  d'or;  jeunes,  nos  heures. 


102  LES  VO[X 

>'  Jette  ta  vieille  Bible,  ù  jeune  homme  pieux! 

Quitteégliseetcollége,  et  viens  chez  nous!  — Joyeux, 

Entourés  de  cent  domestiques, 
Buvant,  chantant,  riant,  nous  n'insultons  pas  Dieu , 
Et  nous  lui  permettons  de  montrer  son  ciel  bleu 

Par  le  cintre  de  nos  portiques  ! 


»  De  quoi  te  servira  ton  labeur  ennuyeux  ? 
Sais-tu  ce  que  diront  les  belles  aux  doux  yeux 
Dont  le  sourire  vaut  un  trône? 

—  0  jeune  homme  inutile  !  —  Et  puis  elles  riront. 

—  Oh  !  que  de  peine  il  prend  pour  donnera  son  front 

La  couleur  de  son  livre  jaune  ! 


»  Nous ,  éblouis  de  feux ,  de  concerts,  de  seins  nus, 
Mous  vivons!  —  Nous  avons  des  bonheurs  inconnus 

A  la  foule  avare  et  grossière , 
Quand  dans  l'orchestre,  où  rien  ne  grandit  qu'en  tremblant, 


INTÉRIEURES.  lO;^ 

La  fanfare,  tantôt  montant,  tantôt  croulant, 
S'entle  en  onde  ou  vole  en  poussière  ! 


»  L'hommeà  toutcequ'il  fait  dans  tous  les  temps  mêla 
La  musique  et  les  chants.  —  Amis,  c'est  pour  cela 

Que  la  Guerre  qui  nous  enivre  , 
Noble  déesse  à  qui  tout  enfants  nous  songions , 
Fait  chanter  en  avant  des  sombres  légions 

Les  clairons  aux  bouches  de  cuivre  ! 


»  O  rois,  pour  vous  la  guerre  et  pour  nous  le  plaisir  ! 
Vous  vivez  par  l'orgueil  et  nous  par  le  désir. 

iNous  avons  tous  notre  part  d'Ames, 
rsous  avons,  les  uns  craints  et  les  autres  aimés. 
Vous  les  empires,  nous  les  boudoirs  parfumés. 

Vous  les  honuTies  et  nous  les  femmes. 


104  LES  VOIX 

»  Prêtres,  mages,  docteurs,  savants,  nous  font  pitié  ! 
Pauvres  songeurs  qui  vont  expliquant  à  moitié 

L'ombre  dont  l'éternel  se  voile , 
Tantôt  lisant  un  livre  et  hués  des  valets  , 
Tantôt  assis  la  nuit  sur  le  toit  des  palais , 

Épelant  d'étoile  en  étoile  ! 


)>  Fous  quicherchentun  centreau  globeobscur  duciel  ! 
Nous ,  rions  !  —  Il  n'est  rien  ici-bas  de  réel 

Que  ce  que  tient  la  main  de  l'homme. 
Donnonsleursaintbonheur  pour  les  plaisirs  maudits, 
Pour  une  Eve  au  front  pur  leur  vague  paradis. 

Et  leur  sphère  pour  une  pomme  ! 


»  Qu'est-ce  que  la  science  à  côté  de  l'amour? 
L'hiver  donne  la  neige  et  le  soleil  le  jour. 

Aimons  î  chantons  !  trêve  aux  pj^roles. 
Préférons ,  puisqu' enfui  nos  cœurs  flambent  encor, 


INTÉRIEURES.  103 

Aux  discours  larmoyants  le  choc  des  coupes  d'or,     . 
Aux  vieux  sages  les  belles  folles  ! 


»  Nature ,  nous  buvons  aux  flots  que  tu  répands  î 
Toujours  nous  nous  hâtons  de  jouir  aux  dépens 

Du  penseur  prudent  qui  diffère  ; 
Nous  ne  songeons,  prenant  les  biens  sans  les  choisir, 
Qu'à  dissoudre  ici-bas  toute  chose  en  plaisir. 

Quant  à  Dieu ,  nous  le  laissons  faire  !  « 


Le  sage  cependant ,  qui  songe  à  leur  destin  , 
Ramasse  tristement  les  miettes  du  fostin , 

Tandis  que  l'un  l'autre  ils  s'enchantent  ; 
Puis  il  donne  ce  pain  aux  pauvres  oubliés , 
Aux  mendiants  rêveurs,  en  leur  disant  :  —  Priez , 

Priez  pour  ces  hommes  qui  chantent  ! 

Mars  1837 


A  VIRGILE 


VII. 


A    VIRGILE. 


U  Virgile  !  ô  poète  !  ù  mon  maître  divin  ! 
Viens,  quittons  cette  ville  au  cri  sinistre  et  vain 
Qui,  géante,  et  jamais  ne  fermant  la  paupière, 
Presse  un  fleuve  écumant  entre  ses  flancs  de  pierre, 
Lutèce,  si  petite  au  temps  de  tes  Césars, 
Et  qui  jette  aujourd'hui,  cité  pleine  de  chars , 


110  LES  VOIX 

Sous  le  nom  éclatant  dont  le  monde  la  nomme, 

Plus  de  clarté  qu'Athène  et  plus  de  bruit  que  Rome. 


Pour  toi  qui  dans  les  bois  fais,  comme  l'eau  descieux, 

Tomber  de  feuille  en  feuille  un  vers  mystérieux  , 

Pour  toi,  dont  la  pensée  emplit  ma  rêverie. 

J'ai  trouvé,  dans  une  ombre  où  rit  l'herbe  fleurie, 

Entre  Bue  et  Meudon ,  dans  un  profond  oubli , 

—  Et  quand  je  dis  Meudon,  suppose  Tivoli  !  — 

J'ai  trouvé,  mon  poète,  une  chaste  vallée 

A  des  coteaux  charmants  nonchalamment  mêlée, 

Retraite  favorable  à  des  amants  cachés , 

Faite  de  flots  dormants  et  de  rameaux  penchés, 

Où  midi  baigne  en  vain  de  ses  rayons  sans  nombre 

La  grotte  et  la  forêt ,  frais  asiles  de  l'ombre  ! 


Pour  toi  je  l'ai  clierchée,  un  matin,  fier,  joyeux 
Avec  l'amour  au  cœur  et  l'aube  dans  les  yeux. 


INTÉRIEURES.  ill 

Pour  toi  je  l'ai  cherchée,  accompagné  de  celle 
Qui  sait  tous  les  secrets  que  mon  à  me  recèle , 
Et  qui^  seule  avec  moi  sous  les  bois  chevelus, 
Serait  ma  Lycoris  si  j'étais  ton  Gallus. 


Car  elle  a  dans  le  cœur  cette  fleur  large  et  pure, 
L'amour  mystérieux  de  l'antique  nature! 
Elle  aime  comme  nous ,  maître,  ces  douces  voix , 
Ce  bruit  de  nids  joyeux  (jui  sort  des  sombres  bois , 
Et  le  soir ,  tout  au  fond  de  la  vallée  étroite , 
Les  coteaux  renversés  dans  le  lac  qui  miroite. 
Et  quand  le  couchant  morne  a  perdu  sa  rougeur, 
Les  marais  irrités  des  pas  du  voyageur. 
Et  l'humblechaume,  et  l'antre  obstrué  d'herbe  verte, 
Et  qui  semble  une  bouche  avec  terreur  ouverte, 
Les  eaux,  les  prés,  les  monts ,  les  ï-efuges  charmants , 
Et  les  grands  horizons  pleins  de  rayonnements  ! 


11-2  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Maître!  puisque  voici  la  saison  des  pervenches, 
Si  tu  veux ,  chaque  nuit ,  en  écartant  les  branches, 
Sans  éveiller  d'échos  à  nos  pas  hasardeux , 
Nous  irons  tous  les  trois,  c'est-à-dire  tous  deux, 
Dans  ce  vallon  sauvage,  et  de  la  solitude. 
Rêveurs,  nous  surprendrons  la  secrète  attitude. 
Dans  la  brune  clairière  où  l'arbre  au  tronc  noueux 
Prend  le  soir  un  profil  humain  et  monstrueux , 
Nous  laisserons  fumer,  à  côté  d'un  cytise, 
Quelque  feu  qui  s'éteint  sans  pâtre  qui  l'attise, 
Et,  l'oreille  tendue  à  leurs  vagues  chansons. 
Dans  l'ombre,  au  clair  de  lune,  à  travers  les  buissons, 
Avides ,  nous  pourrons  voir  à  la  dérobée 
Les  satyres  dansants  qu'imite  Alphésibée. 


Mars  18... 


VIII. 


.   Venez  que  je  vous  parle,  ô  jeune  enchanteresse  ! 
Dante  vous  eût  fait  ange  et  Virgile  déesse. 
Vous  avez  le  front  haut,  le  pied  vif  et  charmant, 
Une  bouche  qu'entrouvre  un  bel  air  d'enjoûment, 
Et  vous  pourriez  porter,  fière  entre  les  plus  liéres, 
La  cuirasse  d'azur  des  antiques  guerrières. 

8. 


116  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Tout  essaim  de  beautés ,  gynécée  ou  sérail , 

Madame,  admirerait  vos  lèvres  de  corail. 

Cellini  sourirait  à  votre  grâce  pure , 

Et,  dans  un  vase  grec  sculptant  votre  ligure, 

Il  vous  ferait  sortir  d'un  beau  calice  d'or, 

D'un  lys  qui  devient  femme  en  restant  lys  encor 

Ou  d'un  de  ces  lotus  qui  lui  doivent  la  vie, 

Étranges  fleurs  de  l'art  que  la  nature  envie  ! 


Venez  que  je  vous  parle,  ô  belle  aux  yeux  divins! 
Pour  la  première  fois  quand  près  de  vous  je  vins , 
Ce  fut  un  jour  doré.  Ce  souvenir,  madame, 
A-t-il  comme  en  mon  cœur  son  rayon  dans  votre  âme? 
Vous  souriez.  Mettez  votre  main  dans  ma  main. 
Venez.  Le  printemps  rit,  l'ombre  est  sur  le  chemin, 
L'air  est  tiède,  et  là-bas,  dans  les  forêts  prochaines , 
La  mousse  épaisseet  verte  abonde  au  pied  deschênes. 

Avril  18... 


PENDANT  QUE  LA  FENETRE 

ÉTAIT  OUVERTE. 


IX, 


PENDANT  QUE  LA  FENÊTRE  ÉTAIT  OUVERTE. 


Poète  !  ta  fenêtre  était  ouverte  au  vent , 

Quand  celle  à  qui  tout  bas  ton  cœur  parle  souvent 

Sur  ton  fauteuil  posait  sa  tête  : 
—  «  Oh  !  disait-elle,  ami ,  ne  vous  y  fiez  pas  ! 
<>  Parce  que  maintenant,  attachée  à  vos  pas, 

»  Ma  vie  à  votre  ombre  s'arrête  ; 


120  LKS  VOIX 

»  Parce  que  mon  regard  est  fixé  sur  vos  yeux  ; 
»  Parce  que  je  n'ai  plus  de  sourire  joyeux 

»  Que  pour  votre  grave  sourire  ; 
»  Parce  que,  de  l'amour  me  faisant  un  linceul, 
»  Je  vous  offre  mon  cœur  comme  un  livre  où  vous  seul 

»  Avez  éncor  le  droit  d'écrire  ; 


»  Il  n'est  pas  dit  qu'enfin  je  n'aurai  pas  un  jour 
»  La  curiosité  de  troubler  votre  amour 

»  Et  d'alarmer  votre  œil  sévère, 
»  Et  l'inquiet  caprice  et  le  désir  moqueur 
»  De  renverser  soudain  la  paix  de  votre  cœur 

»  Comme  un  enfant  renverse  un  verre! 


')  Hommes!  vous  voulez  tousqu'une femme  aitlong-temps 
»  Des  liertés,  des  hauteurs  ;  puis  vous  êtes  contents, 
»  Dans  votre  orgueil  que  rien  ne  brise  , 
Ouand,  aux  (eux  de  l'amoui'  qui  rayonne  sur  nous, 


INTÉRIEURES.  121 

»  Pareille  à  ces  fruits  verts  que  le  soleil  fait  doux , 
»  La  hautaine  devient  soumise! 


»  Aimez-moi  d'êtreainsi!  —  Ces  hommes,  ômon  roi, 
»  Que  vous  voyez  passer  si  froids  autour  de  moi , 

»  Empressés  près  des  autres  femmes, 
»  Je  n'y  veux  pas  songer,  car  le  repos  vous  plaît; 
»  Mais  mon  œil  endormi  ferait,  s'il  le  voulait, 

»  De  tous  ces  fronts  jaillir  des  flammes  !  » 


Elle  parlait ,  charmante  et  fière  et  tendre  encor , 
Laissant  sur  le  dossier  de  velours  à  clous  d'or 

Déborder  sa  manche  traînante , 
Et  toi  tu  croyais  voir  à  ce  beau  front  si  doux 
Sourire  ton  vieux  livre  ouvert  sur  tes  genoux , 

Ton  Iliade  rayonnante  ! 


122  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Beau  livre  que  souvent  vous  lisez  tous  les  deux  ! 

Elle  aime  comme  toi  ces  combats  hasardeux 

Où  la  guerre  agite  ses  ailes. 
Femme,  elle  ne  hait  pas,  en  t'y  voyant  rêver, 
Le  poète  qui  chante  Hélène,  et  fait  lever 

Les  plus  vieux  devant  les  plus  belles. 


Elle  vient  là ,  du  haut  de  ses  jeunes  amours , 
Regarder  quelquefois  dans  le  flot  des  vieux  jours 

Quelle  ombre  y  fait  cette  chimère  ; 
Car,  ainsi  que  d'un  mont  tombent  de  vives  eaux, 
Le  passé  murmurant  sort  et  coule  en  ruisseaux 

De  ton  flanc ,  ô  géant  Homère  ! 


Février  18.. 


A  ALBERT  DURER. 


X. 


A  ALBERT  DURER. 


Dans  les  vieilles  forêts  où  la  sève  à  grands  flots 
Court  du  fût  noir  de  l'aulneau  tronc  blancdes  bouleaux, 
Bien  des  fois,  n'est-ce  pas?  à  travers  la  clairière, 
Pâle ,  effaré,  n'osant  regarder  en  arrière. 
Tu  t'es  hâté,  tremblant  et  d'un  pas  convulsif, 
0  mon  maître  Albert  Dure!  ô  vieux  peintre  pensif! 


12(i  LES  VOIX 

On  devine,  devant  tes  tableaux  qu'on  vénère, 
Que  dans  les  noirs  taillis  ton  œil  visionnaire 
Voyait  distinctement,  par  l'ombre  recouverts, 
Le  faune  aux  doigts  palmés,  le  Sylvain  aux  yeux  verts. 
Pan,  qui  revêt  de  fleurs  l'antre  où  tu  te  recueilles. 
Et  l'antique  dryade  aux  mains  pleines  de  feuilles. 


Une  forêt  pour  toi  c'est  un  monde  hideux. 
Le  songe  et  le  réel  s'y  mêlent  tous  les  deux. 
Là  se  penchent  rêveurs  les  vieux  pins,  les  grands  ormes 
Dont  les  rameaux  tordus  font  cent  coudes  difformes. 
Et  dans  ce  groupe  sombre  agité  par  le  vent 
Rien  n'est  tout-à-fait  mort  ni  tout-à-fait  vivant. 
Lecresson  boit;  l'eau  court;  les  frênes  sur  les  pentes, 
Sous  la  broussaille  horrible  et  les  ronces  grimpantes, 
Contractent  lentement  leurs  pieds  noueux  et  noirs; 
Les  fleurs  au  cou  de  cygne  ont  les  lacs  pour  miroirs  ; 
Et  sur  vous  qui  passez  et  l'avez  réveillée, 
Mainte  chimère  étrange  à  la  gorge  écaillée , 


INTÉniEURES.  127 

D'un  arbre  entre  ses  doigts  serrant  les  larges  nœuds, 
Du  fond  d'un  antre  obscur  fixe  un  œil  lumineux. 
0  végétation!  esprit!  matière!  force! 
Couverte  de  peau  rude  ou  de  vivante  écorce! 


Aux  bois,  ainsi  que  toi,  je  n'ai  jamais  erré, 
Maître , sans  qu'en  mon  cœur  l'horreur  ait  pénétré, 
Sans  voir  tressaillir  l'herbe ,  et,  par  le  vent  bercées. 
Pendre  à  tous  les  rameaux  de  confuses  pensées. 
Dieu  seul,  ce  grand  témoin  des  faits  mystérieux, 
Dieu  seul  le  sait ,  souvent ,  en  de  sauvages  lieux , 
J'ai  senti,  moi  qu'échauffe  une  secrète  flamme. 
Comme  moi  palpiter  et  vivre  avec  une  âme. 
Et  rire,  et  se  parler  dans  l'ombre  à  demi-voix, 
Les  chênes  monstrueux  qui  remplissent  les  bois. 


Avril  1837. 


XI. 


Pi]isqii'ici-bas  tonte  finie 
Donne  à  quelqu'un 

Sa  musique,  sa  flamme, 
On  son  parfinn  ; 


Puisqu'ici  toute  chose 
Donne  toujours 

9. 


132  LES  VOIX 

So)î  épine  ou  sa  rose 
A  ses  amours  ; 


Puisqu'avril  donne  aux  chênes 

Un  bruit  charmant  ; 
Que  la  nuit  donne  aux  peines 

L'oubli  dormant  ; 


Puisque  l'air  à  la  branche 

Donne  l'oiseau  ; 
Que  l'aube  à  la  pervenche 

Donne  un  peu  d'eau; 


Puisque ,  lorsqu'elle  arrive 

S'y  reposer, 
L'onde  amèrc  à  la  rive 

Donne  un  baiser  5 


INTÉRIEURES.  133 

Je  te  donne  à  cette  heure, 

Penché  sur  toi , 
La  chose  la  meilleure 

Que  j'aie  en  moi  ! 


Reçois  donc  ma  pensée, 
Triste  d'ailleurs. 

Qui ,  comme  une  rosée , 
T'arrive  en  pleurs! 


lleçois  mes  vœux  sans  nombre , 

0  mes  amours  ! 
Kcçois  la  llamme  ou  l'ombre 

Oc  tous  mes  jours  ! 


Mes  transports  pleins  d'ivresses  , 
Purs  de  soupçons  ! 


13i  LES  VOIX  INTÉIUËURES. 

Et  toutes  les  caresses 
De  mes  cliansons  ! 


Mon  esprit  qui  sans  voile 
Vogue  au  hasard  , 

Et  qui  n'a  pour  étoile 
Que  ton  regard! 


Ma  muse  que  les  heures 

Bercent  rêvant , 
Qui,  pleurant  (|uand  tu  pleures, 

Pleure  souvent! 


Reçois,  mon  bien  céleste, 

O  ma  beauté, 
Mon  cœur  dont  rien  ne  reste  , 

L'amour  ôté! 

Mai  18... 


A  OL 


XII. 


A  OL. 


0  poète  !  je  vais  dans  ton  âme  blessée 
Remuer  jusqu'au  fond  ta  profonde  pensée. 

Tu  ne  l'avais  pas  vucencor,  ce  tut  un  soir, 


138  LES  VOIX 

A  l'heure  où  dans  le  ciel  les  astres  se  Ibnl  voir, 
Qu'elle  apparut  soudain  à  tes  yeux,  fraîche  et  belle, 
Dans  un  lieu  radieux  qui  rayonnait  moins  qu'elle. 
Ses  cheveux  pétillaient  de  mille  diamants; 
Un  orchestre  tremblait  à  tous  ses  mouvements 
Tandis  qu'elle  enivrait  la  foule  haletante , 
Blanche,  avec  desyeux  noirs,  jeune,  grande,  éclatante. 
Tout  en  elle  était  feu  qui  brille ,  ardeur  qui  rit. 
La  parole  parfois  tombait  de  son  esprit 
Comme  un  épi  doré  du  sac  de  la  glaneuse, 
Ou  sortait  de  sa  bouche  en  vapeur  lumineuse. 
Chacun  se  récriait,  admirant  tour-à-tour 
Son  front  plein  de  pensée  éclose  avant  l'amour. 
Son  sourire  entr' ouvert  comme  une  vive  aurore , 
Et  son  ardente  épaule ,  et ,  plus  ardents  encore , 
Comme  les  soupiraux  d'un  centre  étincelant , 
Ses  yeux  où  l'on  voyait  luire  son  cœur  brûlant. 
Elle  allait  et  passait  comme  un  oiseau  de  tlamme, 
Mettant  sans  le  savoir  le  feu  dans  plus  d'une  àme  , 
Et  dans  les  yeux  iixés  sur  tous  ses  pas  charmants 


INTÉUIEURES.  139 

Jetant  de  toutes  parts  des  éblouissements  ! 

Toi ,  tu  la  contemplais ,  n'osant  approcher  d'elle , 
Car  le  baril  de  poudre  a  peur  de  l'étincelle. 


.Mai  ioj7 


XlII. 


Jeune  homme,  ce  méchant  fait  une  lâche  guerre. 

Ton  indignation  ne  l'épouvante  guère. 

Crois-moi  donc,  laisse  en  paix ,  jeune  hommeau  noble  cœur, 

Ce  Zoïle  à  l'œil  faux,  ce  malheureux  moqueur. 

Ton  mépris?  mais  c'est  l'air  qu'il  respire.  Ta  haine? 

La  haine  est  son  odeur ,  sa  sueur,  son  haleine. 


lZi4  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Il  sait  qu'il  peut  souiller  sans  peur  les  noms  fameux, 
Et  que  pour  qu'on  le  touche  il  est  trop  venimeux. 
Il  ne  craint  rien;  pareil  au  champignon  difforme 
Poussé  dans  une  nuit  au  pied  d'un  chêne  énorme, 
Qui  laisse  les  chevreaux  autour  de  lui  paissant 
Essayer  leur  dent  folle  à  l'arbuste  innocent  ; 
Sachant  qu'il  porte  en  lui  des  vengeances  trop  sures, 
Tout  gonflé  de  poison  il  attend  les  morsures- 


Février  ISSfi. 


AVRIL. -A  LOUIS  B. 


XIV. 


10 


AVRIL.  —  A   LOUIS  B. 


Louis ,  voici  le  temps  de  respirer  les  roses , 
Etd'ouvrir  bruyamment  les  vitres  long-temps  closes; 

Le  temps  d'admirer  en  rêvant 
Tout  ce  que  la  nature  a  de  beautés  divines 

10. 


1/^8  LES  VOIX 

Oui  lîottenl  sur  les  monts,  les  bois  et  les  ravines 
Avec  l'onde,  l'ombre  et  le  vent! 


Louis,  voici  le  temps  de  reposer  son  âme 

Dans  ce  calme  sourire  empreint  de  vague  flamme 

Qui  rayonne  au  front  du  ciel  pur; 
De  dilater  son  cœur  ainsi  qu'une  eau  qui  fume, 
Et  d'en  faire  envoler  la  nuée  et  la  brume 

A  travers  le  limpide  azur! 


0  Dieu  !  que  les  amants  sous  les  vertes  feuillées 
S'en  aillent,  par  l'hiver  pauvres  ailes  mouillées! 

Qu'ils  errent,  joyeux  et  vainqueurs! 
Que  le  rossignol  chante,  oiseau  dont  la  voix  tendre 
Contient  de  l'harmonie  assez  pour  en  répandre 

Sur  tout  l'amour  qui  sort  des  cœurs! 


INTÉRIEURES.  m 

Que,  bléqui  monte,  enfant  qui  joue,  eau  qui  uiuruiurc, 
Fleur  rose  où  le  semeur  rêve  une  pèche  mure, 

Que  tout  semble  rire  et  prier! 
Que  le  chevreau  gourmand,  furtif  et  plein  de  grâces, 
De  quelque  arbre  incliné  mordant  les  feuilles  basses, 

Fasse  accourir  le  chevrier! 


Qu'onsongeauxdeuilspassésensedisant  :  Qu'était-ce? 
Que  rien  sous  le  soleil  ne  garde  de  tristesse! 

.  Qu'un  nid  chante  sur  les  vieux  troncs! 
Mous,  tandisquedejoieauloin  tout  vibre  et  tremble, 
Allons  dans  la  forêt ,  et  là ,  marchant  ensemble , 
Si  vous  voulez ,  nous  songerons , 


Nous  songerons  tous  deux  à  cette  belle  liile 

Qui  dort  là-bas  sous  l'herbe  où  le  bouton  d'or  brille, 


150  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Où  l'oiseau  cherche  un  grain  de  mil, 
Et  qui  voulait  avoir,  et  qui,  triste  chimère! 
S'était  fait  cet  hiver  promettre  par  sa  mère 

Une  robe  verte  en  avril. 


Avril  1857, 


LA  VACHE. 


XV. 


LA  VACHE. 


Devant  la  blanche  ferme  où  parfois  vers  midi 
Un  vieillard  vient  s'asseoir  sur  le  seuil  attiédi , 
Où  cent  poules  gaîment  mêlent  leurs  crêtes  rouges. 
Où,  gardiensdu  sommeil,  lesdogues  dans  leurs  bouges 
Écoutent  les  chansons  du  gardien  du  réveil , 
Du  beau  coq  vernissé  qui  reluit  au  soleil, 


15A  LES  VOIX 

Une  vache  était  là,  tout  à  l'heure  arrêtée. 
Superbe ,  énorme  ,  rousse  et  de  blanc  tachetée , 
Douce  comme  une  biche  avec  ses  jeunes  faons , 
Elle  avait  sous  le  ventre  un  beau  groupe  d'enfants, 
D' enfants  aux  dentsde  marbre,  aux  cheveux  en  broussailles, 
Frais,  et  plus  charbonnés  que  de  vieilles  murailles. 
Qui,  bruyants,  tous  ensemble,  à  grands  cris  appelant 
D'autres  qui ,  tout  petits,  se  hâtaient  en  tremblant. 
Dérobant  sans  pitié  quelque  laitière  absente , 
Sous  leur  bouche  joyeuse  et  peut-être  blessante 
Et  sous  leurs  doigts  pressant  le  lait  par  mille  trous, 
Tiraient  le  pis  fécond  de  la  mère  au  poil  roux. 
Elle ,  bonne  et  puissante  et  de  son  trésor  pleine , 
Sous  leurs  mains  par  moments  faisant  frémir  à  peine 
Son  beau  tlanc  plus  ombré  qu'un  flanc  de  léopard, 
Distraite,  regardait  vaguement  quelque  part. 


Ainsi,  iNature!  abri  de  toute  créature! 
O  mère  universelle!  indulgente  ^ature  î 


INTÉRIEURES.  155 

Ainsi,  tous  à  la  fois,  mystiques  et  charnels, 
Cherchant  l'ombre  et  le  lait  sous  tes  flancs  éternels, 
Nous  sommes  là ,  savants ,  poètes ,  pêle-mêle , 
Pendus  de  toutes  parts  à  ta  forte  mamelle! 
Et  tandis  qu'affamés ,  avec  des  cris  vainqueurs , 
A  tes  sources  sans  fin  désaltérant  nos  cœurs , 
Pour  en  faire  plus  tard  notre  sang  et  notre  âme, 
Nous  aspirons  à  flots  ta  lumière  et  ta  flamme , 
Les  feuillages ,  les  monts ,  les  prés  verts,  le  ciel  bleu, 
Toi ,  sans  te  déranger ,  tu  rêves  à  ton  Dieu  ! 


Mai  1857. 


PASSE. 


XVI. 


PASSÉ. 


C'était  un  grand  château  du  temps  de  Louis  treize. 
Le  couchant  rougissait  ce  palais  oublié. 
Chaque  fenêtre  au  loin ,  transformée  en  fournaise , 
Avait  perdu  sa  forme  et  n'était  plus  que  braise. 
Le  toit  disparaissait  dans  les  rayons  noyé. 


160  LES  VOIX 

Sous  nos  yeux  s'étendait ,  gloire  antique  abattue 
Un  de  ces  parcs  dont  l'herbe  inonde  le  chemin , 
Où  dans  un  coin ,  de  lierre  à  demi  revêtue , 
Sur  un  piédestal  gris,  l'hiver,  morne  statue, 
Se  chauffe  avec  un  feu  de  marbre  sous  sa  main. 


0  deuil  !  le  grand  bassin  dormait ,  lac  solitaire. 
Un  Neptune  verdâtre  y  moisissait  dans  l'eau. 
Les  roseaux  cachaient  l' onde  et  l'eau  rongeait  la  terre . 
Et  les  arbres  mêlaient  leur  vieux  branchage  austère. 
D'où  tombaient  autrefois  des  rimes  pour  Boileau. 


On  voyait  par  moments  errer  dans  la  futaie 

De  beaux  cerfsqui  semblaient  regretter  les  chasseurs  ; 

Et,  pauvres  marbres  blancs  qu'un  vieux  tronc  d'arbre  étaie, 

Seules,  sous  la  charmille,  hélas!  changée  en  haie, 

Soupirer  Gabrielle  et  Vénus ,  ces  deux  sœurs  ! 


INTÉRIEURES.  161 

Les  manteaux  relevés  par  la  longue  rapière , 
Hélas  !  ne  passaient  plus  dans  ce  jardin  sans  voix  -, 
Les  tritons  avaient  l'air  de  fermer  la  paupière  ; 
Et,  dansl'ombre,  entr' ouvrant  ses mâchoiresdepierre, 
Un  vieux  antre  ennuyé  bâillait  au  fond  du  bois. 


Et  je  vous  dis  alors  :  —  Ce  château  dans  son  ombre 
A  contenu  l'amour,  frais  comme  en  votre  cœur, 
Et  la  gloire ,  et  le  rire ,  et  les  fêtes  sans  nombre  , 
Et  toute  cette  joie  aujourd'hui  le  rend  sombre, 
Gomme  un  vase  noircit  rouillé  par  sa  liqueur. 


Dans  cet  antre,  où  la  mousse  a  recouvert  la  dalle, 
Venait,  les  yeux  baissés  et  le  sein  palpitant, 
Ou  la  belle  Caussade  ou  la  jeune  Candale 
Qui ,  d'un  royal  amant  conquête  féodale, 
En  entrant  disait  Sire,  et  Loiîis  en  sortant. 

11 


162  LES  VOIX 

Alors  comme aujourd' hui,  pour  Cantlaleou  Caussade, 

La  nuée  au  ciel  bleu  mêlait  son  blond  duvet , 

Un  doux  rayon  dorait  le  toit  grave  et  maussade , 

Les  vitres  flamboyaient  sur  toute  la  façade , 

Le  soleil  souriait ,  la  nature  rêvait  ! 


Alorscommeaujourd'hui,  deuxcœurs unis,  deux  âmes, 
Erraient  sous  ce  feuillage  où  tant  d'amour  a  lui  ; 
H  nommait  sa  duchesse  un  ange  entre  les  femmes; 
Et  l'œil  plein  de  rayons  et  l'œil  rempli  de  flammes 
S'éblouissaient  l'un  l'autre,  alorscommeaujourd'hui! 


Au  loin  dans  le  bois  vague  on  entendait  des  rires. 
C'étaient  d'autresamantSjdansleur  bonheur  plongés. 
Par  moments  un  silence  arrêtait  leurs  délires. 
Tendre,  il  lui  demandait  :  D'où  vient  que  tu  soupires? 
Douce,  elle  répondait  :  D'où  vientque  vous  songez  ? 


INTÉRIEURES.  163 

Tous  deux ,  l'ange  et  le  roi,  les  mains  entrelacées, 
ils  marcliaient,  liers,  joyeux,  foulant  le  vert  gazon, 
Ils  mêlaient  leurs  regards,  leur  souffle,  leurs  pensées. . 
O  temps  évanouis!  ô  splendeurs  éclipsées! 
0  soleils  descendus  derrière  l'horizon  ! 


A  Mil  IS... 

Il 


SOIRÉE  EN  MER. 


XVII. 


SOIRÉE  EiN  MER. 


Près  du  pécheur  qui  ruisselle, 
Quand  tous  deux,  au  jour  baissant 
Nous  errons  dans  la  nacelle , 
Laissant  chanter  l'homme  frôle 
Et  gémir  le  flot  puissant  ; 


KS  LES  VOIX 

Sous  l'abri  que  font  les  voiles 
Lorsque  nous  nous  asseyons  , 
Dans  cette  ombre  où  tu  te  voiles 
Quand  ton  regard  aux  étoiles 
Semble  cueillir  des  rayons  5 


Quand  tous  deux  nous  croyons  lire 
Ce  que  la  nature  écrit, 
Réponds,  ô  toi  que  j'admire. 
D'où  vient  que  mon  cœur  soupire? 
D'où  vient  que  ton  front  sourit  ? 


Dis?  d'où  vient  qu'à  chaque  lame. 
Comme  une  coupe  de  fiel , 
La  pensée  emplit  mon  âme? 
C'est  que  moi  je  vois  la  rame 
Tandis  que  lu  vois  le  ciel  ! 


INTÉRIEURES.  169 

C'est  que  je  vois  les  flots  sombres , 
Toi ,  les  astres  enchantés  ! 
C'est  que,  perdu  dans  leurs  nombres, 
Hélas  ,  je  compte  les  ombres 
Quand  tu  comptes  les  clartés! 


Chacun ,  c'est  la  loi  suprême , 
Rame,  hélas!  jusqu'à  la  fin. 
Pas  d'homme,  o  fatal  problème  ! 
Qui  ne  laboure  ou  ne  sème 
Sur  quelque  chose  de  vain  ! 


L'homme  est  sur  un  flot  qui  gronde. 
L'ouragan  tord  son  manteau. 
H  rame  en  la  nuit  profonde , 
Et  l'espoir  s'en  va  dans  l'onde 
Par  les  fentes  du  bateau. 


170  LES  VOTX 

Sa  voile  que  le  venl  troue 
Se  déchire  à  tout  moment , 
De  sa  roule  l'eau  se  joue  , 
Les  obstacles  sur  sa  proue 
Écument  incessamment  ! 


Hélas!  hélas!  tout  travaille 
Sous  tes  yeux ,  ô  Jehova  ! 
De  quelque  côté  qu'on  aille, 
Partout  un  flot  qui  tressaille , 
Partout  un  homme  qui  va  ! 


Où  vas-tu?  —  Vers  la  nuit  noire. 
Où  vas-tu?  —  Vers  le  grand  jour. 
Toi?  —  Je  cherche  s'il  faut  croire. 
Et  loi?  —  Je  vais  à  la  gloire. 
Et  toi?  —  Je  vais  à  l'amour. 


INTKRŒURES.  171 

Vous  allez  tous  à  la  tombe  ! 
Vous  allez  à  l'inconnu  ! 
Aigle,  vautour,  ou  colombe, 
Vous  allez  où  tout  retombe 
Et  d'où  rien  n'est  revenu! 


Vous  allez  où  vont  encore 
Ceux  qui  font  le  plus  de  bruit  ! 
Où  va  la  tleur  qu'avril  dore  ! 
Vous  allez  où  va  l'aurore! 
Vous  allez  où  va  la  nuit  ! 


A  quoi  bon  toutes  ces  peines  ? 
Pourquoi  tant  de  soins  jaloux  ? 
Buvez  l'onde  des  fontaines. 
Secouez  le  gland  des  chênes , 
Aimez ,  et  rendormez-vous  ! 


172  LES  VOIX 

Lorsqu'ainsi  que  des  abeilles 
On  a  travaillé  toujours  ; 
Qu'on  a  rêvé  des  merveilles  ; 
Lorsqu'on  a  sur  bien  des  veilles 
Amoncelé  bien  des  jours  ; 


Sur  votre  plus  belle  rose , 
Sur  votre  lys  le  plus  beau , 
Savez-vous  ce  qui  se  pose? 
C'est  l'oubli  pour  toute  chose , 
Pour  tout  homme  le  tombeau  ! 


Car  le  Seigneur  nous  retire 
Les  fruits  à  peine  cueillis. 
Il  dit  :  Échoue!  au  navire. 
Il  dit  à  la  flamme  :  Expire  ! 
Il  dit  à  la  lleur  :  Pâlis! 


INTÉRIEURES.  17;; 

H  dit  au  guerrier  qui  fonde  : 
—  Je  garde  le  dernier  mot. 
Monte,  monte,  ô  roi  du  monde! 
La  chute  la  plus  profonde 
Pend  au  sommet  le  plus  haut.  — 


Il  a  dit  à  la  mortelle  : 
—  Vite!  éblouis  ton  amant. 
Avant  de  mourir  sois  belle. 
Sois  un  instant  étincelle, 
Puis  cendre  éternellement  ! 


Cet  ordre  auquel  tu  t'opposes 
T'enveloppe  et  t'engloutit. 
Mortel,  plains-toi,  si  tu  l'oses, 
Au  Dieu  qui  lit  ces  deux  choses , 
Le  ciel  grand,  l'homme  petit! 


17A  LES  VOIX 

Chacun,  qu'il  doute  ou  qu'il  nie, 

Lutte  en  frayant  son  chemin; 

Et  l'éternelle  harmonie 

Pèse  comme  une  ironie 

Sur  tout  ce  tumulte  humain  ! 


Tous  ces  faux  biens  qu'on  envie 
Passent  comme  un  soir  de  mai. 
Vers  l'ombre,  hélas!  tout  dévie. 
Que  reste-t-il  de  la  vie. 
Excepté  d'avoir  aimé  ! 


Ainsi  je  courbe  ma  tète 
Quand  tu  redresses  ton  front. 


INTÉRIELRES. 
Ainsi,  sur  l'onde  inquiète, 
J'écoute,  sombre  poète. 
Ce  que  les  flots  me  diront. 


Ainsi,  pour  qu'on  me  réponde, 
J'interroge  avec  effroi; 
Et  dans  ce  gouffre  où  je  sonde 
La  fange  se  mêle  à  l'onde...  — 
Oh  !  ne  fais  pas  comme  moi  ! 


Que  sur  la  vague  troublée 
J'abaisse  un  sourcil  hagard  ; 
Mais  toi,  belle  âme  voilée, 
Vers  l'espérance  étoilée 
Lève  un  tranquille  regard  ! 


176  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Tu  fais  bien.  Vois  les  cieux  luire. 
Vois  les  asti'es  s'y  mirer. 
Un  instinct  là- haut  t'attire. 
Tu  regardes  Dieu  sourire; 
Moi ,  je  vois  l'homme  pleurer  î 


ScptoiiiluT  18. 


XVlll. 


12 


Dans  Virgile  parfois ,  dieu  tout  près  d'être  un  ange, 
Le  vers  porte  à  sa  cime  une  lueur  étrange. 
C'est  que,  rêvant  déjà  ce  qu'à  présent  on  sait, 
Il  chantait  presque  à  l'heure  où  Jésus  vagissait. 
C'est  qu'à  son  insu  même  il  est  une  des  âmes 
Que  l'Orient  lointain  teignait  de  vagues  flammes. 

12. 


180  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

C'est  qu'ilest  un  des  cœurs  que,  déjà,  sous  les  cicux, 

Dorait  le  jour  naissant  du  Christ  mystérieux  ! 


Dieu  voulait  qu'avant  tout,  rayon  du  Fils  de  riiomnie, 
L'aube  de  Bethléem  blanchît  le  front  de  Rome. 


Mars  1857. 


A  UN  RICHE. 


XIX. 


A  UIN   RICHE. 


Jeune  homme!  je  te  plains;  et  cependant  j'admire 
Ton  grand  parc  enchanté  qui  semble  nous  sourire, 
Qui  fait,  vu  de  ton  seuil,  le  tour  de  l'horizon, 
Grave  ou  joyeux  suivant  le  jour  et  la  saison, 
Coupé  d' herbe  et  d' eau  vive,  et  remplissant  huit  lieues 
De  ses  vagues  massifs  et  de  ses  ombres  bleues. 


184  LES  VOIX 

J'admire  ton  domaine,  et  pourtant  je  te  plains! 
Car  dans  ces  bois  touffus  de  tant  de  grandeur  pleins, 
Où  le  printemps  épanche  un  faste  sans  mesure , 
Quelle  plus  misérable  et  plus  pauvre  masure 
Qu'un  homme  usé,  flétri,  mort  pour  l'illusion. 
Riche  et  sans  volupté ,  jeune  et  sans  passion , 
Dont  le  cœur  délabré ,  dans  ses  recoins  livides , 
N'a  plus  qu'un  triste  amas  d'anciennes  coupes  vides, 
Vases  brisés  qui  n'ont  rien  gardé  que  l'ennui. 
Et  d'où  l'amour,  la  joie  et  la  candeur  ont  fui! 


Oui ,  tu  me  fais  pitié ,  toi  qui  crois  faire  envie  ! 
Ce  splendide  séjour  sur  ton  cœur,  sur  ta  vie. 
Jette  une  ombre  ironique,  et  rit  en  écrasant 
Ton  front  terne  et  chétif  d'un  cadre  éblouissant. 


Dis-moi ,  crois-tu ,  vraiment ,  posséder  ce  royaume 
D'ombre  et  de  fleurs,  où  l'arbre  arrondi  comme  un  dôme, 


INTÉRIEURES.  185 

L'étang,  lame  d'argent  que  le  couchant  fait  d'or, 
L'allée  entrant  au  bois  comme  un  noir  corridor, 
Et  là,  sur  la  forêt ,  ce  mont  qu'une  tour  garde. 
Font  un  groupe  si  beau  pour  l'âme  qui  regarde  ! 
Lieu  sacré  pour  qui  sait  dans  l'immense  univers. 
Dans  les  prés ,  dans  les  eaux  et  dans  les  vallons  verts , 
Retrouver  les  prolils  de  la  face  éternelle 
Dont  le  visage  humain  n'est  qu'une  ombre  charnelle  ! 


Que  fais-tu  donc  ici?  jamais  on  ne  te  voit. 
Quand  le  matin  blanchit  l'angle  ardoisé  du  toit. 
Sortir,  songer,  cueillir  la  fleur,  coupe  irisée 
Que  la  plante  à  l'oiseau  tend  pleine  de  rosée , 
Et  parfois  t' arrêter,  laissant  pendre  à  ta  main 
Un  livre  interrompu,  debout  sur  le  chemin. 
Quand  le  bruit  du  vent  coupe  en  strophes  incertaines 
Cette  longue  chanson  qui  coule  des  fontaines. 


186  LES  VOIX 

Jamais  lu  n'as  suivi  de  sommets  en  sommets 
La  ligne  des  coteaux  qui  fait  rêver-,  jam.ais 
Tu  n'as  joui  de  voir,  sur  l'eau  qui  le  reflète, 
Quelque  saule  noueux  tordu  comme  un  athlète. 
Jamais,  sévère  esprit  au  mystère  attaché, 
Tu  n'as  questionné  le  vieux  orme  penché 
Qui  regarde  à  ses  pieds  toute  la  plaine  vivre. 
Comme  un  sage  qui  rêve  attentif  à  son  livre. 


L'été,  lorsque  le  jour  est  par  midi  frappé, 
Lorsque  la  lassitude  a  tout  enveloppé, 
A  l'heure  où  l'andalouse  et  l'oiseau  font  la  sieste, 
Jamais  le  faon  peureux ,  tapi  dans  l'antre  agreste , 
Ne  te  voit,  à  pas  lents,  loin  de  l'homme  importun  , 
Grave,  et  comme  ayant  peur  de  réveiller  quelqu'un, 
Errer  dans  les  forêts  ténébreuses  et  douces 
Où  le  silence  dort  sur  le  velours  des  mousses. 


INTÉRIEURES.  187 

Que  te  fait  tout  cela?  les  nuages  des  cieux  , 
La  verdure  et  l'azur  sont  l'ennui  de  tes  yeux. 
Tu  n'es  pas  de  ces  fous  qui  vont,  et  qui  s'en  vantent , 
Tendant  partout  l'oreille  aux  voix  qui  partout  chantent, 
Rendant  grâce  au  Seigneur  d'avoir  fait  le  printemps, 
Qui  ramassent  un  nid,  ou  contemplent  long-temps 
Quelque  noir  champignon,  monstre  étrange  de  l'herbe. 
Toi ,  comme  un  sac  d'argent ,  tu  vois  passer  la  gerbe. 
Ta  futaie ,  en  avril ,  sous  ses  bras  plus  nombreux 
A  l'air  de  réclamer  bien  des  pas  amoureux , 
Bien  des  cœurs  soupirants ,  bien  des  têtes  pensives  ; 
Toi ,  qui  jouis  aussi  sous  ses  branches  massives , 
Tu  songes,  calculant  le  taillis  qui  s'accroît, 
Que  Paris,  ce  vieillard  qui,  l'hiver,  a  si  froid. 
Attend ,  sous  ses  vieux  quais  percés  de  rampes  neuves , 
Ces  longs  serpents  de  boisqui  descendent  les  fleuves! 
Ton  regard  voit ,  tandis  que  notre  œil  flotte  au  loin  , 
Les  blés  d'or  en  farine  et  la  prairie  en  foin  ; 
Pour  toi  le  laboureur  est  un  rustre  qu'on  paie  ; 
Pour  toi  toute  fumée  ondulant ,  noire  ou  gaie , 


188  LES  VOIX 

Sur  le  clair  paysage,  est  un  foyer  inipui' 

Où  l'on  cuit  quelque  viande  à  l'angle  d'un  vieux  mur . 

Quand  le  soir  tend  le  ciel  de  ses  moires  ardentes , 

Au  dos  d'un  fort  cheval  assis,  jambes  pendantes, 

Quand  les  bouviers  hâlés ,  de  leurs  bras  vigoureux , 

Piquent  tes  bœufs  géants  qui  i3ar  le  chemin  creux 

Se  hâtent  pêle-mêle  et  s'en  vont  à  la  crèche , 

Toi ,  devant  ce  tableau ,  tu  rêves  à  la  brèche 

Qu'il  faudra  réparer,  en  vendant  tes  silos , 

Dans  ta  rente  qui  tremble  aux  pas  de  don  Carlos  ! 


Au  crépuscule,  après  un  long  jour  monotone, 
Tu  t'enfermes  chez  loi.  Lestièdes  nuits  d'automne 
Versent  leur  chaste  haleine  aux  coteaux  veloutés. 
Tu  n'en  sais  rien.  D'ailleurs,  qu'importe  !  A  tes  côtés. 
Belles,  leurs  bruns  cheveux  appliqués  sur  les  tempes, 
Fronts  roses  empourprés  par  le  reliel  des  lampes. 


INTÉRIEURES.  189 

Des  femmes  aux  yeux  purs  sont  assises,  formant 
Un  cercle  frais  qui  brode  et  cause  doucement  ; 
Toutes,  dans  leurs  discours  où  rien  n'ose  apparaître, 
Cachant  leurs  vœux,  leur  âme  et  leur  cœur  que  peut-être 
Embaume  un  vagueamour,fleurqu'on  ne  cueille  pas, 
Parfum  qu'on  sentirait  en  se  baissant  tout  bas. 
Tu  n'en  sais  rien.  Tu  fais  parmi  ces  élégies 
Tomber  ton  froid  sourire ,  ou ,  sous  quatre  bougies , 
D'autres  hommes  et  toi ,  dans  un  coin  attablés 
Autour  d'un  tapis  vert,  bruyants  ,  vous  querellez 
Les  caprices  du  whist ,  du  brelan  ou  de  l'hombre.  — 
La  fenêtre  est  pourtant  pleine  de  lune  et  d'ombre  î 


O  risible  insensé!  vraiment,  je  te  le  dis, 
Cette  terre,  ces  prés,  ces  vallons  arrondis, 
Mids  de  feuilles  et  d'herbe  où  jasent  les  villages, 
Ces  blés  où  les  moineaux  font  leurs  joyeux  pillages , 


190  LES  VOIX 

Ces  'champs  qui,  l'hiver  môme,  ont  d'austères  appas, 

Ne  t'appartiennent  point  :  tu  ne  les  comprends  pas. 


Vois-tu ,  tous  les  passants ,  les  enfants ,  les  poètes , 
Sur  qui  ton  bois  répand  ses  ombres  inquiètes, 
Le  pauvre  jeune  peintre  épris  de  ciel  et  d'air, 
L'amant  plein  d'un  seul  nom,  le  sage  au  cœur  amer, 
Qui  viennent  rafraîchir  dans  cette  solitude , 
Hélas  !  l'un  son  amour  et  l'autre  son  étude , 
Tous  ceux  qui ,  savourant  la  beauté  de  ce  lieu  , 
Aiment,  en  quittant  l'homme,  à  s'approcher  de  Dieu , 
Et  qui ,  laissant  ici  le  bruit  vague  et  morose 
Des  troubles  de  leur  âme ,  y  prennent  quelque  chose 
De  l'immense  repos  de  la  création. 
Tous  ces  hommes,  sans  or  et  sans  ambition, 
Et  dont  le  pied  poudreux  ou  tout  mouillé  par  l'herbe 
Te  fait  rire  emporté  par  ton  landau  superbe , 
Sont  dans  ce  parc  touffu,  que  tu  crois  sous  ta  loi, 
Plus  riches,  plus  chez  eux,  plus  les  maîtres  que  toi , 


INTERIEURES.  191 

Quoique  de  leur  forêt  que  ta  main  grille  et  mure 
Tu  puisses  couper  l'ombre  et  vendre  le  murmure! 


Pour  eux  rien  n'est  stérile  en  ces  asiles  frais. 
Pour  qui  les  sait  cueillir  tout  a  des  dons  secrets. 
De  partout  sort  un  flot  de  sagesse  abondante. 
L'esprit  qu'a  déserté  la  passion  grondante, 
Médite  à  l'arbre  mort,  aux  débris  du  vieux  pont. 
Tout  objet  dont  le  bois  se  compose  répond 
A  quelque  objet  pareil  dans  la  forêt  de  l'âme. 
Un  feu  de  pâtre  éteint  parle  à  l'amour  en  flamme. 
Tout  donne  des  conseils  au  penseur,  jeune  ou  vieux. 
On  se  pique  aux  chardons  ainsi  qu'aux  envieux; 
La  feuille  invite  à  croître,  et  l'onde,  en  coulant  vite. 
Avertit  qu'on  se  hâte  et  que  l'heure  nous  quitte. 
Poureux  rien  n'est  muet,  rien  n'estfroid,  rien  n'estmort. 
Un  peu  de  plume  en  sang  leur  éveille  un  remord; 
Les  sources  sont  des  pleurs;  la  fleur  qui  boit  aux  fleuves 
Leur  dit  :  Sou  venez- vous ,  ô  pauvres  âmes  veuves! 


192  LKS  VOIX 

Pour  eux  l'antre  profond  cache  un  songe  étoile-, 
Et  la  nuit,  sous  l'azur  d'un  beau  ciel  constellé, 
L'arbre  sur  ses  rameaux  comme  à  travers  ses  branches , 
Leur  montre  l'astre  d'or  et  les  colombes  blanches, 
Choses  douces  aux  cœurs  par  le  malheur  ployés , 
Car  l'oiseau  dit  :  Aimez;  !  et  l'étoile  :  Croyez  ! 


Voilà  ce  que  chez  toi  verse  aux  âmes  souffrantes 
La  chaste  obscurité  des  branches  murmurantes  ! 
Maistoi,  qu'en  fais-tu?  dis. — Tous  les  ans,  en  flots  d'or, 
Ce  murmure,  cette  ombre,  ineffable  trésor. 
Ces  bruits  de  vent  qui  joue  et  d'arbre  qui  tressaille, 
Vont  s'enfuir  au  fond  de  ton  coffre  qui  bâille; 
Et  tu  changes  ces  bois  où  l'amour  s'enivra , 
Toute  cette  nature  en  logea  l'Opéra! 


Encor  si  la  musique  arrivait  à  ton  âme  ! 

Mais  entre  l'art  et  toi  l'or  met  son  mur  infâme. 


INTÉRIEURES.  19^ 

L'esprit  qui  comprend  l'art  comprend  le  reste  aussi. 
Tu  vas  donc  dormir  là;  sans  te  douter  qu'ainsi 
Que  tous  ces  verts  trésors  que  dévore  ta  bourse, 
Gluck  est  une  forêt  et  Mozart  une  source. 


Tu  dors;  et  quand  parfois  la  mode,  en  souriant, 
Te  dit  :  Admire,  riche!  alors,  joyeux,  criant. 
Tu  surgis,  demandant  comment  l'auteur  se  nomme. 
Pourvu  que  toutefois  la  muse  soit  un  homme! 
Car  tu  te  roidiras  dans  ton  étrange  orgueil 
Si  l'on  t'apporte,  un  soir,  quelque  musique  en  deuil, 
Urne  que  la  pensée  a  chauffée  à  sa  flamme, 
Beau  vase  où  s'est  versé  tout  le  cœur  d'une  femme. 


0  seigneur  malvenu  de  ce  superbe  lieu  ! 

Caillou  vil  incrusté  dans  ces  rubis  en  feu  ! 

Maître  pour  qui  ces  champs  sont  pleins  de  sourdes  haines! 

Gui  parasite  enflé  de  la  sève  des  chênes! 


19Zi  LES  VOIX  INTÉRTEl  RES. 

Pauvre  riche!  — Vis  donc,  puisque  cela  pour  loi 
C'est  vivre.  Vis  sans  cœur ,  sans  pensée  et  sans  foi. 
Vis  pour  l'or,  chose  vile,  et  l'orgueil,  chose  vaine. 
Végète,  toi  qui  n'as  que  du  sang  dans  la  veine, 
Toi  qui  ne  sens  pas  Dieu  frémir  dans  le  roseau , 
Regarder  dans  l'aurore  et  chanter  dans  l'oiseau  ! 


Car,  —  et  bien  que  tu  sois  celui  qui  rit  aux  belles 
Et,  le  soir,  se  récrie  aux  romances  nouvelles,  — 
Dans  les  coteaux  penchants  où  fument  les  hameaux, 
Prèsdeslacs,prèsdesfleurs,  sous  les  larges  rameaux, 
Dans  tes  propres  jardins,  tu  vas  aussi  stupide. 
Aussi  peu  clairvoyant  dans  ton  instinct  cupide , 
Aussi  sourd  à  la  vie,  à  l'harmonie,  aux  voix, 
Qu'un  loup  sauvage  errant  au  milieu  desgrandsbois! 


Mai  1857. 


XX. 


Regardez  :  les  enfants  se  sont  assis  en  rond. 
Leur  mère  est  à  côté,  leur  mère  au  jeune  front 

Qu'on  prend  pour  une  sœur  aînée; 
Inquiète ,  au  milieu  de  leurs  jeux  ingénus , 
De  sentir  s'agiter  leurs  chiffres  inconnus 

Dans  l'urne  de  la  destinée. 


198  LES  VOIX 

Près  d'elle  nait  leur  rire  et  finissent  leurs  pleurs. 

Et  son  cœur  est  si  pur  et  si  pareil  aux  leurs , 

Et  sa  luniière  est  si  choisie 
Ou  en  passant  à  travers  les  rayons  de  ses  jours, 
La  vie  aux  mille  soins,  laborieux  et  lourds, 

Se  transfigure  en  poésie! 


Toujours  elle  les  suit,  veillant  et  regardant; 
Soit  que  janvier  rassemble  au  coin  de  l'âtre  ardenl 

Leur  joie  aux  plaisirs  occupée; 
Soit  qu'un  doux  vent  de  mai,  qui  ride  le  ruisseau, 
Remue  au-dessus  d'eux  les  feuilles,  vert  monceau 

D'où  tombe  une  ombre  découpée. 


Parfois,  lorsque  passant  près  d'eux,  un  indigent 
Contemple  avec  envie  un  beau  hochet  d'argent 

Que  sa  faim  dévorante  admire, 
La  mère  est  là  ;  pour  faire,  au  nom  du  Dieu  vivant, 


INTÉRIEURES.  199 

Du  hochet  une  aumône,  un  ange  de  l'enfant, 
Il  ne  lui  faut  qu'un  doux  sourire  ! 


Etmoi  qui,  mère,  enfants,  les  vois  toussons  mesyeux, 
Tandis  qu'auprès  de  moi  les  petits  sont  joyeux 

Comme  des  oiseaux  sur  les  grèves , 
Mon  cœur  gronde  et  bouillonne,  et  jesens  lentement, 
(  louvercle  soulevé  par  un  tlot  écumânt , 

S' entr' ouvrir  mon  front  plein  de  rêves. 


Juin  1834. 


XXI. 


Dans  ce  jardin  antique  où  les  grandes  ailées 
Passent  sous  les  tilleuls  si  chastes,  si  voilées 
Que  toute  fleur  qui  s'ouvre  y  semble  un  encensoir, 
Oii ,  marquant  tous  ses  pas  de  l'aube  jusqu'au  soir, 
L'heure  met  tour-à-tour  dans  les  vases  de  marbre 
Les  rayons  du  soleil  et  les  ombres  de  l'arbre, 


20Zi  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Anges,  vous  le  savez,  oh!  comme  avec  amour, 
Rêveur,  je  regardais  dans  la  clarté  du  jour 
Jouer  l'oiseau  qui  vole  et  la  branche  qui  plie , 
Et  de  quels  doux  pensers  mon  âme  était  remplie , 
Tandis  que  l'humble  enfant,  dont  je  baise  le  front, 
Avec  son  pas  joyeux  pressant  mon  pas  moins  prompt, 
Marchait  en  m' entraînant  vers  la  grotte  où  le  lierre 
Met  une  barbe  verte  au  vieux  fleuve  de  pierre  ! 


Février  1837. 


A  DES  OISEAUX  ENVOLÉS. 


XXII. 


\   DES  OISEAUX  EINVOLÉS. 


Enfants!  — Oh!  revenez!  Tout  à  l'heure,  imprudent, 
Je  vous  ai  de  ma  chambre  exilés  en  grondant , 
Rauque  et  tout  hérissé  de  paroles  moroses. 
Et  qu'aviez-vous  donc  fait,  bandits  aux  lèvres  roses  ? 
Quel  crime?  quel  exploit?  quel  forfait  insensé? 
Quel  vase  du  Japon  en  mille  éclats  brisé? 


208  LES  VOIX 

Quel  vieux  portrait  crevé?  quel  beau  missel  golliique 
Enrichi  par  vos  mains  d'un  dessin  fantastique? 
Non,  rien  de  tout  cela.  Vous  aviez  seulement, 
Ce  matin,  restés  seuls  dans  ma  chambre  un  moment. 
Pris  parmi  ces  papiers  que  mon  esprit  colore , 
Quelques  vers,  groupe  informe,  embryons  près  d'éclore, 
Puis  vous  les  aviez  mis,  prompts  à  vous  accorder, 
Dans  le  feu ,  pour  jouer,  pour  voir,  pour  regarder 
Dans  une  cendre  noire  errer  des  étincelles, 
Comme  brillent  sur  F  eau  de  nocturnes  nacelles, 
Ou  comme,  de  fenêtre  en  fenêtre,  on  peut  voir 
Des  lumières  courir  dans  les  maisons  le  soir. 


Voilà  tout.  Vous  jouiez  et  vous  croyiez  bien  faire. 


Belle  perte,  en  elfet!  beau  sujet  de  colère! 

Une  strophe ,  mal  née  au  doux  bruit  de  vos  jeux , 

Qui  remuait  les  mots  d'un  vol  trop  orageux  ! 


INTÉRIEURES.  209 

Une  ode  qui  chargeait  d'une  rime  gonflée 
Sa  stance  paresseuse  en  marchant  essoufflée  ! 
De  lourds  alexandrins  Fun  sur  l'autre  enjambant 
Comme  des  écoliers  qui  sortent  de  leur  banc  ! 
Un  autre  eût  dit  :  —  Merci  !  Vous  ôtez  une  proie 
Au  feuilleton  méchant  qui  bondissait  de  joie 
Et  d'avance  poussait  des  rires  infernaux 
Dans  l'antre  qu'il  se  creuse  au  bas  des  grands  journaux .  — 
Moi ,  je  vous  ai  grondés.  Tort  grave  et  ridicule  î 
Nains  charmants  que  n  eût  pas  voulu  fâcher  Hercule, 
Moi ,  je  vous  ai  fait  peur.  J'ai ,  rêveur  triste  et  dur, 
Reculé  brusquement  ma  chaise  jusqu'au  mur. 
Et,  vous  jetant  ces  noms  dont  l'envieux  vous  nomme, 
J'ai  dit  :  Allez-vous-en  !  laissez-moi  seul! — Pauvre  homme! 
Seul!  le  beau  résultat!  le  beau  triomphe!  seul! 
Comme  on  oublie  un  mort  roulé  dans  son  linceul. 
Vous  m'avez  laissé  là,  l'œil  fixé  sur  ma  porte. 
Hautain,  grave  et  puni. — Mais  vous,  que  vous  importe  1 
Vous  avez  retrouvé  dehors  la  liberté , 
Le  grand  air,  le  beau  parc,  le  gazon  souhaité, 

14 


210  LES  VOIX 

L'eau  courante  où  l'on  jette  une  herbe  à  l'aventure, 

Le  ciel  bleu  ,  le  printemps,  la  sereine  nature, 

Ce  livre  des  oiseaux  et  des  bohémiens  , 

Ce  poème  de  Dieu  qui  vaut  mieux  que  les  miens, 

Où  l'enfant  peut  cueillir  la  fleur,  strophe  vivante, 

Sans  qu'une  grosse  voix  tout-à  coup  l'épouvante! 

Moi ,  je  suis  resté  seul ,  toute  joie  ayant  fui , 

Seul  avec  ce  pédant  qu'on  appelle  l'ennui. 

Car,  depuis  le  matin  assis  dans  l'antichambre , 

Ce  docteur,  né  dans  Londre,  un  dimanche,  en  décembre, 

Qui  ne  vous  aime  pas,  ô  mes  pauvres  petits. 

Attendait  pour  entrer  que  vous  fussiez  sortis. 

Dans  l'angle  où  vous  jouiez  il  est  là  qui  soupire. 

Et  je  le  vois  bâiller,  moi  qui  vous  voyais  rire! 


Que  faire?  lire  un  livre?  oh  non!  —  dicter  des  vers? 
  quoi  bon? — Émaux  bleus  ou  blancs,  céladons  verts. 
Sphère  qui  fait  tourner  tout  le  ciel  sur  son  axe , 
Les  beaux  insectes  peints  sur  mes  tasses  de  Saxe, 


INTÉRIEURES.  -211 

Tout  m'ennuie,  et  je  pense  à  vous.  En  vérité, 
Vous  partis,  j'ai  perdu  le  soleil,  la  gaîté , 
Le  bruit  joyeux  qui  fait  qu'on  rêve,  le  délire 
De  voir  le  tout  petit  s'aider  du  doigt  pour  lire , 
Les  fronts  pleins  de  candeur  qui  disent  touj  ours  oui , 
L'éclat  de  rire  franc,  sincère,  épanoui. 
Qui  met  subitement  des  perles  sur  les  lèvres, 
Les  beaux  grands  yeux  naïfs  admirant  mon  vieux  Sèvres, 
La  curiosité  qui  cherche  à  tout  savoir. 
Et  les  coudes  qu'on  pousse  en  disant  :  Viens  donc  voir  ! 


Oh!  certes,  les  esprits,  les  sylphes  et  les  fées 
Que  le  vent  dans  ma  chambre  apporte  par  bouffées. 
Les  gnomes  accroupis  là  haut,  près  du  plafond. 
Dans  les  angles  obscurs  que  mes  vieux  livres  font, 
Les  lutins  familiers,  nains  à  la  longue  échine, 
Qui  parlent  dans  les  coins  à  mes  vases  de  Chine , 
Tout  l'invisible  essaim  de  ces  démons  joyeux, 
  dû  rire  aux  éclats,  quand  là,  devant  leurs  yeux, 


212  LES  VOIX 

Ils  VOUS  ont  VUS  saisir  dans  la  boîte  aux  ébauches 
Ces  hexamètres  nus,  boiteux,  difformes,  gauches, 
Les  traîner  au  grand  jour,  pauvres  hiboux  fâchés, 
Et  puis,  battant  des  mains,  autour  du  feu  penchés, 
De  tous  ces  corps  hideux  soudain  tirant  une  âme, 
Avec  ces  vers  si  laids  faire  une  belle  flamme! 


Espiègles  radieux  que  j'ai  fait  envoler, 
Oh  !  revenez  ici  chanter,  danser,  parler, 
Tantôt,  groupe  folâtre,  ouvrir  un  gros  volume. 
Tantôt  courir,  pousser  mon  bras  qui  tient  ma  plume, 
Et  faire  dans  le  vers  que  je  viens  retoucher 
Saillir  soudain  un  angle  aigu  comme  un  clocher 
Que  perce  tout-à-coup  un  horizon  de  plaines. 
Mon  àme  se  réchauffeà  vos  douces  haleines; 
Revenez  près  de  moi,  souriant  de  plaisir. 
Bruire  et  gazouiller,  et  sans  peur  obscurcir 


'  INTÉRIEURES.  n5 

Le  vieux  livre  où  je  lis  de  vos  ombres  penchées, 
Folles  tètes  d'enfants!  gaîtés  effarouchées! 


J'en  conviens ,  j'avais  tort,  et  vous  aviez  raison. 

Mais  qui  n'a  quelquefois  grondé  hors  de  saison? 

Il  faut  être  indulgent,  nous  avons  nos  misères. 

Les  petits  pour  les  grands  ont  tort  d'être  sévères. 

Enfants  !  chaque  matin ,  votre  àme  avec  amour 

S'ouvre  à  la  joie  ainsi  que  la  fenêtre  au  jour. 

Beau  miracle,  vraiment,  que  Y  enfant,  gai  sans  cesse , 

Ayant  tout  le  bonheur,  ait  toute  la  sagesse  ! 

Le  destin  vous  caresse  en  vos  commencements; 

Vous  n'avez  qu'à  jouer  et  vous  êtes  charmants. 

Mais  nous,  nous  qui  pensons,  nous  qui  vivons,  nous  som  aies 

Hargneux,  tristes,  mauvais,  ômeschers petits  hommes! 

On  a  ses  jours  d'humeur,  de  déraison,  d'ennui. 

11  pleuvait  ce  matin.  Il  fait  froid  aujourd'hui. 

Un  nuage  mal  fait  dans  le  ciel  tout  à  l'heure 

A  passé.  Que  nous  veut  cette  cloche  qui  pleure? 


ni\  LES  VOIX 

Puis,  on  a  clans  le  cœur  quelque  remords.  Voilà 
Ce  qui  nous  rend  méchants.  \ous  saurez  tout  cela, 
Quand  l'âge  à  votre  tour  ternira  vos  visages, 
Quand  vous  serez  plus  grands,  c'est-à-dire  moins  sages. 


J'ai  donc  eu  tort.  C'est  dit.  Mais  c'est  assez  punir, 
Mais  il  faut  pardonner ,  mais  il  faut  revenir. 
Voyons,  faisons  la  paix,  je  vous  prie  à  mains  jointes. 
Tenez, crayons, papiers, mon  vieux  compassanspointes, 
Mes  laques  et  mes  grès,  qu'une  vitre  défend. 
Tous  ces  hochets  de  l'homme  enviés  par  l'enfant, 
Mes  gros  chinois  ventrus  faits  comme  des  concombres, 
Mon  vieux  tableau,  trouvé  sous  d'antiques  décombres. 
Je  vous  livrerai  tout,  vous  toucherez  à  tout! 
Vous  pourrez  sur  ma  table  être  assis  ou  debout, 
Et  chanter,  et  traîner,  sans  que  je  me  récrie. 
Mon  grand  fauteuil  de  chêne  et  de  tapisserie, 
Et  sur  mon  banc  sculpté  jeter  tous  à  la  fois 
Vos  jouets  anguleux  qui  déchirent  le  bois  ! 


INTÉRIEURES.  215 

.le  VOUS  laisserai  même,  et  gaimeiil,  el  sans  crainte, 
0  prodige!  en  vos  mains  tenir  ma  bible  peinte, 
Que  vous  n'avez  touchée  encor  qu'avec  terreur, 
Où  l'on  voit  Dieu  le  père  en  habit  d'empereur! 


Et  puis,  brûlez  les  vers  dont  ma  table  est  semée, 

Si  vous  tenez  à  voir  ce  qu'ils  font  de  fumée! 

Brûlez  ou  déchirez!  —  Je  serais  moins  clément 

Si  c'était  chez  Méry,  le  poète  charmant. 

Que  Marseille  la  grecque,  heureuse  et  noble  ville, 

Blonde  fille  d'Homère,  a  fait  fds  de  Virgile. 

Je  vous  dirais  :  —  «  Enfants  !  ne  touchez  que  desyeux 

A  ces  vers  qui  demain  s'envoleront  aux  cieux. 

Ces  papiers,  c'est  le  nid,  retraite  caressée, 

Où  du  poète  ailé  rampe  encor  la  pensée. 

Oh  !  n'en  approchez  pas!  car  les  vers  nouveau-nés. 

Au  manuscrit  natal  encore  emprisonnés. 

Souffrent  entre  vos  mains  innocemment  cruelles. 

Vous  leur  blessez  le  pied ,  vous  leur  froissez  les  ailes  ; 


216  LES  VOIX 

Et ,  sans  vous  en  douter,  vous  leur  faites  ces  maux 
Que  les  petits  enfants  font  aux  petits  oiseaux.  »  — 


Mais  qu'importe  les  miens!  — Toute  ma  poésie, 
C'est  vous,  et  mon  esprit  suit  votre  fantaisie. 
Vous  êtes  les  reflets  et  les  rayonnements 
Dont  j'éclaire  mon  vers  si  sombre  par  moments. 
Enfants,  vous  dont  la  vie  est  faite  d'esi^érance. 
Enfants,  vous  dont  la  joie  est  faite  d'ignorance. 
Vous  n'avez  pas  souiïert  et  vous  ne  savez  pas , 
Quand  la  pensée  en  nous  a  marché  pas  à  pas , 
Sur  le  poète  morne  et  fatigué  d'écrire. 
Quelle  douce  chaleur  répand  votre  sourire. 
Combien  il  a  besoin,  quand  sa  tête  se  rompt , 
De  la  sérénité  qui  luit  sur  votre  front; 
Et  quel  enchantement  l'enivre  et  le  fascina, 
Quand  le  charmant  hasard  de  quelque  cour  voisine 


INTÉRIEURES.  217 

OÙ  VOUS  VOUS  ébattez  sous  un  arbre  penctiant, 
Mêle  vos  joyeux  cris  à  son  douloureux  chant! 


Revenez  donc,  hélas!  revenez  dans  mon  ombre, 
Si  vous  ne  voulez  pas  que  je  sois  triste  et  sombre. 
Pareil,  dans  l'abandon  où  vous  m'avez  laissé, 
Au  pêcheur  d'Etrétat,  d'un  long  hiver  lassé, 
Qui  médite  appuyé  sur  son  coude ,  et  s'ennuie 
De  voir  à  sa  fenêtre  un  ciel  rayé  de  pluie. 


Avril  iS57 


XXIII. 


A  quoi  je  songe?  —  Hélas!  loin  du  toit  où  vous  êtes , 
Enfants,  je  songe  à  vous!  à  vous  mes  jeunes  têtes. 
Espoir  de  mon  été  déjà  penchant  et  mûr, 
Rameaux  dont,  tous  les  ans,  l'ombre  croît  sur  mon  mur, 
Douces  âmes  à  peine  au  jour  épanouies. 
Des  rayons  de  votre  aube  encor  tout  éblouies  ! 


222  LES  VOIX 

Je  songe  aux  deux  petits  qui  pleurent  en  riant , 
Et  qui  font  gazouiller  sur  le  seuil  verdoyant, 
Coramedeuxjeunes  fleurs  qui seheurtententreelles, 
Leurs  jeux  charmants  mêlés  de  charmantes  querelles  ! 
Et  puis ,  père  inquiet ,  je  rêve  aux  deux  aînés 
Qui  s'avancent  déjà  de  plus  de  flot  baignés, 
Laissant  pencher  parfois  leur  tête  encor  naïve, 
L'un  déjà  curieux,  l'autre  déjà  pensive! 


Seul  et  triste  au  milieu  des  chants  des  matelots. 
Le  soir,  sous  la  falaise,  à  cette  heure  où  les  flots, 
S'ouvrant  et  se  fermant  comme  autant  de  narines, 
Mêlent  au  vent  des  cieux  mille  haleines  marines , 
Où  l'on  entend  dans  l'air  d'ineffables  échos 
Qui  viennent  de  la  terre  ou  qui  viennent  des  eaux , 
Ainsi  je  songe  !  —  à  vous ,  enfants,  maison ,  famille , 
A  la  table  qui  rit,  au  foyer  qui  pétille^ 
A  tous  les  soins  pieux  que  répandent  sur  vous 
Votre  mère  si  tendre  et  votre  aïeul  si  doux! 


INTÉRIEURES.  223 

Et  tandis  qu'à  mes  pieds  s'étend ,  couvert  de  voiles , 
Le  limpide  océan ,  ce  miroir  des  étoiles , 
Tandis  que  les  nochers  laissent  errer  leurs  yeux 
De  l'infini  des  mers  à  l'infini  des  cieux, 
Moi ,  rêvant  à  vous  seuls,  je  contemple  et  je  sonde 
L'amour  que  j'ai  pour  vous  dans  mon  âme  profonde, 
Amour  doux  et  puissant  qui  toujours  m'est  resté, 
Et  cette  grande  mer  est  petite  à  côté! 


Juillet  1836.  — St-Val-eu-C.  Écrit  au  bord  de  la  mer 


UNE  NUIT  QU'ON  ENTENDAIT 

LA  MER  SANS  LA  VOIR. 


XXIV. 


15 


UNE   r^lIIT  QU'ON    ENTENDAIT   LA  MER 
SANS    LA  VOIR. 


Quels  sont  ces  bruits  sourds? 
Écoutez  vers  l'onde 
Cette  voix  profonde 
Qui  pleure  toujours 
Et  qui  toujours  gronde, 
Quoiqu'un  son  plus  clair 

15. 


228  LES  VOIX 

Parfois  I  interrompe...  - 
Le  vent  de  la  mer 
Souffle  dans  sa  trompe! 


Comme  il  pleut  ce  soir! 
N'est-ce  pas,  mon  hôte? 
Là-bas ,  à  la  côte,» 
Le  ciel  est  bien  noir, 
La  mer  est  bien  haute! 
On  dirait  l'hiver; 
Parfois  on  s'y  trompe... 
Le  vent  de  la  mer 
Souffle  dans  sa  trompe. 


Oh  !  marins  perdus  ! 
Au  loin  ,  dans  cette  ombre, 
Sur  la  nef  qui  sombre , 
Que  de  bras  tendus 


[NTÉRIËURES.  229 

Vers  la  terre  sombre! 
Pas  d'ancre  de  fer 
Que  le  flot  ne  rompe. — 
Le  vent  de  la  mer 
Soufflé  dans  sa  trompe. 


Nochers  imprudents  ! 
Le  vent  dans  la  voile 
Déchire  la  toile 
Comme  avec  les  dents  ! 
Là-haut  pas  d'étoile! 
L'un  lutte  avec  l'air, 
L'autre  est  à  la  pompe. 
Le  vent  de  la  mer 
Souflle  dans  sa  trompe. 


C'est  toi ,  c'est  ton  l'eu 
Oue  le  nocher  rêve  , 


230  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Quand  le  flot  s'élève , 
Chandelier  que  Dieu 
Pose  sur  la  grève  ! 
Phare  au  rouge  éclair 
Que  la  brume  estompe!  — 
Le  vent  de  la  mer 
Souffle  dans  sa  trompe. 


.Iiiillet  1856. 


TENTANDA  VIA  EST. 


XXV. 


ÏENTANDA  VIA  EST. 


Ne  vous  effrayez  pas ,  douce  mère  inquiète 
Dont  la  bonté  partout  dans  la  maison  s'émiette , 
De  le  voir  si  petit,  si  grave  et  si  pensif. 
Comme  un  pauvre  oiseau  blanc  qui,  seul  sur  u  n  récif, 
Voit  l'océan  vers  lui  monter  du  fond  de  l'ombre, 
H  regarde  déjà  la  vie  immense  et  sombre. 


-2.3Z|  M^S  VOIX 

Il  rêve  de  la  voir  s'avancer  pas  à  pas. 

0  mère  au  cœur  divin  ,  ne  vous  effrayez  pas  , 

Vous  en  qui ,  — tant  votre  âme  est  un  charmant  mél  ange  ! 

L'ange  voit  un  enfant  et  l'enfant  voit  un  ange. 


Allons,  mère,  sans  trouble  et  d'un  air  triomphant 
Baisez-moi  le  grand  front  de  ce  petit  enfant. 
Ce  n'est  pas  un  savant,  ce  n'est  pas  un  prodige , 
C'estun  songeur;  tant  mieux.  Soyez  tiére,  vous  di^je! 
La  méditation  du  génie  est  la  sœur. 
Mère,  et  l'enfant  songeur  fait  un  homme  penseur, 
Et  la  pensée  est  tout ^  et  la  pensée  ardente 
Donne  à  Milton  le  ciel,  donne  l'enfer  à  Dante! 


Un  jour  il  sera  grand.  L'avenir  glorieux 
Attend,  n'en  doutez  pas,  l'enfant  mystérieux 
Qui  veut  savoir  comment  chaque  chose  se  nomme 
Et  questionne  tout,  un  mur  autant  qu'un  homme. 


INTÉRIEURES.  235 

Qui  sait  si ,  ramassant  à  terre  sans  elfort 
Le  ciseau  colossal  de  Michel- Ange  mort , 
Il  ne  doit  pas ,  livrant  au  granit  des  batailles , 
Faire  au  marbre  étonné  de  superbes  entailles  ? 
Ou ,  comme  Bonaparte  ou  bien  François  premier, 
Prendre,  joueur  d'échecs,  l'Europe  pour  damier? 
Qui  sait  s'il  n'ira  point,  voguant  à  toute  voile. 
Ajoutant  à  son  œil,  que  l'ombre  iiumaine  voile, 
L'œil  du  long  télescope  au  regard  elïVayant , 
Ou  l'œil  de  la  pensée  encor  plus  clairvoyant, 
Saisir,  dans  l'azur  vaste  ou  dans  la  mer  profonde, 
Un  astre  comme  Herschell ,  comme  Colomb  un  monde? 


Qui  sait?  Laissez  grandir  ce  petit  sérieux. 

Il  ne  voit  même  pas  nos  regards  curieux. 

Peut-être  que  déjà  ce  pauvre  enfant  fragile 

Rêve,  comme  rêvait  l'enfant  qui  fut  Virgile, 

Au  combat  qui  poursuit  le  poète  éclatant  ; 

Et  qu'il  veut,  aussi  lui,  tenter,  vaincre,  et  sortant 


236  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Par  un  cliemin  nouveau  de  lasplièreoù  noussomiues, 

Voltiger,  nom  ailé,  sur  les  bouches  des  hommes. 


.lui  II  185.^, 


XXYI. 


Jeune  lille,  l'amour,  c'est  d'abord  un  miroir 
Où  la  femme  coquette  et  belle  aime  à  se  voir, 

Et,  gaie  ou  rêveuse,  se  penche; 
Puis,  comme  la  vertu,  quand  il  a  votre  cœur, 
Il  en  chasse  le  mal  et  le  vice  moqueur , 

Et  vous  fait  l'âme  pure  et  blanche; 


2/|0  LES  VOTX  INTÉRIEURES. 

Puis  on  descend  un  peu,  le  pied  vous  glisse...  — alors 

C'est  un  abîme  !  en  vain  la  main  s'attache  aux  bords, 

On  s'en  va  dans  l'eau  qui  tournoie!  — 
L'amourestcharmant,  pur,  et  mortel.  N'y  crois  pas  ! 
Tel  l'enfant,  par  un  fleuve  attiré  pas  à  pas. 

S'y  mire,  s'y  lave  et  s'y  noie. 


Février  lo57 


APRES  UNE  LECTURE  DE  DANTE. 


XXVII. 


ic 


APRÈS  UNE  LECTURE  DE  DANTE. 


Quand  le  poète  peint  l'enfer ,  il  peint  sa  vie  : 
Sa  vie ,  ombre  qui  fuit  de  spectres  poursuivie  ; 
Forêt  mystérieuse  où  ses  pas  effrayés 
S'égarent  à  tâtons  hors  des  chemins  frayés  ; 

16. 


^aa  LKS  VOIX 

INoir  voyage  obstrué  de  rencontres  difformes  ; 

Spirale  aux  bords  douteux,  auxprofondeursénornies, 

Dont  les  cercles  hideux  vont  toujours  plus  avant 

Dans  une  ombre  où  se  meut  l'enfer  vague  et  vivant  ! 

Cette  rampe  se  perd  dans  la  brume  indécise  ; 

Au  bas  de  chaque  marche  une  plainte  est  assise , 

Et  l'on  y  voit  passer  avec  un  faible  bruit 

Des  grincements  dedentsblancs  dans  lasombre  nuit. 

Là  sont  les  visions,  les  rêves,  les  chimères  ; 

Les  yeux  que  la  douleur  change  en  sources  amères; 

L'amour,  couple  enlacé,  triste  et  toujours  brûlant, 

Oui  dans  un  tourbillon  passe  une  plaie  au  flanc; 

Dans  un  coin  la  vengeance  et  la  faim,  sœurs  impies, 

Sur  un  crâne  rongé  côte  à  côte  accroupies  ; 

Puis  la  pâle  misère ,  au  sourire  appauvri  ; 

L'ambition,  l'orgueil  de  soi-même  nourri, 

Et  la  luxure  immonde  et  l'avarice  infâme; 

Tous  les  manteaux  de  plomb  dont  peut  se  charger  l'a  me! 

Plus  loin,  la  lâcheté,  la  peur,  la  trahison 

Offrant  des  clefs  à  vendre  et  goûtant  du  poison  ; 


INTÉRIEURES.  2^5 

Et  puis,  plus  bas  encore, et  tout  au  fond  du  goutï're, 
Le  masque  grimaçant  de  la  Haine  qui  souffre  ! . 


Oui ,  c'est  bien  là  la  vie ,  ô  poète  inspiré  ! 
Et  son  chemin  brumeux  d'obstacles  encombré. 
Mais,  pour  que  rien  n'y  manque,  en  cette  route  étroite, 
Vous  nous  montrez  toujours  debout  à  votre  droite 
Le  génie  au  front  calme,  aux  yeux  pleins  de  rayons 
'  "  Virsfile  serein  qui  dit  :  Continuo»^'^  ' 


AoOt  J85*î. 


PENSAR,  DUDAR 

—  A  M"^  LOUISE  B.  — 


XXVIII. 


PENSAR,   DUDAR. 


A    M'"^    LOUISE    B.  — 


Je  vous  l'ai  déjà  dit ,  notre  incurable  plaie , 
Notre  nuage  noir  qu'aucun  vent  ne  balaie, 
Notre  plus  lourd  fardeau ,  notre  pire  douleur , 
Ce  qui  met  sur  nos  fronts  la  ride  et  la  pâleur, 
Ce  qui  fait  flamboyer  l'enfer  sur  nos  murailles , 
C'est  l'âpre  anxiété  qui  nous  tient  aux  entrailles, 


550  LES  VOIX 

C'est  la  fatale  angoisse  et  le  trouble  profond 
Qui  fait  que  notre  cœur  en  abîmes  se  fond , 
Quand  un  matin  le  sort,  qui  nous  a  dans  sa  serre, 
Nous  mettant  face  à  face  avec  notre  misère , 
Nous  jette  brusquement,  lui  notre  maître  à  tous. 
Cette  question  sombre  :  —  Ame ,  que  croyez-vous? 
C'est  l'hésitation  redoutable  et  profonde 
Qui  prend,  devant  ce  sphinx  qu'on  appelle  le  monde, 
Notre  esprit  effrayé  plus  encor  qu'ébloui , 
Qui  n'ose  dire  non  et  ne  peut  dire  oui! 


C'est  là  r infirmité  de  toute  notre  race. 

De  quoi  l'homme  est-il  sur  ?  qui  demeure  ?  qui  passe  ? 

Quel  est  le  chimérique  et  quel  est  le  réel  ? 

Quand  l'explication  viendra-t-elle  du  ciel? 

D'où  vient  qu'en  nos  sentiersquelesophismeencombre 

Nous  trébuchons  toujours?d'oùvientqu' esprits  faitsd'ombi 

Nous  tremblons  tous,  la  nuit,  à  l' heure  où  lentement 

La  brume  monte  au  cœur  ainsi  qu'au  iirmament  / 


INTÉRIEURKS.  251 

Q  lie  r  aube  même  est  sombre  et  cache  u  n  grand  problème? 
El  que  plus  d'un  penseur,  ô  misère  suprême! 
Jusque  dans  les  enfants  trouvant  de  noirs  écueils, 
Douteauprèsdesberceauxcommeauprèsdes  cercueils? 


Voyez  :  cet  homme  est  juste,  il  est  bon  ;  c'est  un  sage. 
Nul  fiel  intérieur  ne  verdit  son  visage  ; 
Si  par  quelques  endroits  son  cœur  est  déjà  mort, 
Parmi  tous  ses  regrets  il  n'a  pas  un  remord  ; 
Les  ennemis  qu'il  a,  s'il  faut  qu'il  s'en  souvienne, 
Lui  viennent  de  leur  haine  et  non  pas  de  la  sienne  ^^ 
C'est  un  sage  —  du  temps  d'Aurèle  ou  d'Adrien. 
Il  est  pauvre,  et  s'y  plaît.  Il  ne  tombe  plus  rien 
De  sa  tête  vieillie  aux  rumeurs  apaisées, 
Rien  que  des  cheveux  blancs  et  de  douces  pensées. 
Tous  les  hommes  pour  lui  d'un  seul  flanc  sont  sortis, 
Et,  frère  aux  malheureux,  il  est  père  aux  petits. 


252  LES  VOTX 

Sa  vie  est  simple ,  et  fuit  la  ville  qui  bourdonne 
Les  champs  où  tout  guérit,  les  champs  où  tout  pardon 
Les  villageois  dansant  au  bruit  des  tambourins , 
Quelque  ancien  livre  grec  où  revivent  sereins 
Les  vieux  héros  d'Athène  et  de  Lacédémone , 
Les  enfants  rencontrés  à  qui  l'on  fait  l'aumône, 
Le  chienàqui  l'on  parle  et  dont  l'œil  vous  comprend, 
L'étude  d'un  insecte  en  des  mousses  errant, 
Le  soir,  quelque  humble  vieille  au  logis  ramenée  : 
Voilà  de  quels  rayons  est  faite  sa  journée. 
Chaque  jour,  car  pour  lui  chaque  jour  passe  ainsi. 
Quand  le  soleil  descend,  il  redescend  aussi; 
Il  regagne ,  abordé  des  passants  qui  l'accueillent , 
Son  toitsurqui,  l'hiver,  de  grands  chênes  s'effeuillent 
Si  sa  table,  où  jamais  rien  ne  peut  abonder, 
iN'a  qu'un  maigre  repas,  il  sourit,  sans  gronder 
La  servante  au  front  gris,  qui  sous  les  ans  chancelle, 
A  qui  manque  aujourd'hui  la  force  et  non  le  zèle  ; 
Puis  il  rentre  à  sa  chambre*où  le  sommeil  l'attend. 
Et  là,  seul,  (jue  fait-il?  lui,  ce  juste  content? 


INTÉRIEURES.  25.3 

Lui ,  ce  cœur  sans  désirs,  sans  fautes  et  san^  peines  ? 
Il  pense,  il  rêve,  il  doute. ..  —  0  ténèbres  humaines  ! 


Sombre  loi  !  tout  est  donc  brumeux  et  vacillant  ! 


Oh  !  surtout  dans  ces  jours  où  tout  s'en  va  croulant, 
Où  le  malheur  saisit  notre  âme  qui  dévie. 
Et  souffle  affreusement  sur  notre  folle  vie , 
Où  le  sort  envieux  nous  tient ,  où  l'on  n'a  plus 
Que  le  caprice  obscur  du  flux  et  du  reflux, 
Qu'un  livre  déchiré,  qu'une  nuit  ténébreuse, 
Qu'une  pensée  en  proie  au  gouffre  qui  se  creuse, 
Qu'un  cœur  désemparé  de  ses  illusions, 
Frêle  esquif  démâté ,  sur  qui  les  passions. 
Matelots  furieux,  qu'en  vain  l'esprit  écoute. 
Trépignent ,  se  battant  pour  le  choix  de  la  route  ; 
Quand  on  ne  songe  plus,  Iriste  et  mourant  effort, 
Qu'à  chercher  un  salut,  une  boussole,  un  port,' 


25A  LES  VOIX 

Lfneancreoù  l'on  s'attaclie, un  phareoù  Ton  s'adresse, 
Oh!  comme  avec  terreur,  pilotes  en  détresse, 
ÎNous  nous  apercevons  qu'il  nous  manque  la  foi, 
La  foi,  ce  pur  flambeau  qui  rassure  l'effroi, 
Ce  mot  d'espoir  écrit  sur  la  dernière  page , 
Cette  ciialoupe  où  peut  se  sauver  l'équipage! 


Comment  donc  se  fait-il,  ô  pauvres  insensés. 
Que  nous  soyions  si  fiers?  —  Dites,  vous  qui  pensez. 
Vous  que  le  sort  expose,  àme  toujours  sereine, 
Si  modeste  à  la  gloire  et  si  douce  à  la  haine, 
Vous,  dont  l'esprit  toujours  égal  et  toujours  pur. 
Dans  la  calme  raison,  cet  immuable  azur. 
Bien  haut,  bien  loin  de  nous,  brille,  grave  et  candide. 
Comme  une  étoile  fixe  au  fond  du  ciel  splendide, 
Soleil  que  n'atteint  pas,  tant  il  est  abrité, 
Ce  roulis  de  l'abîme  et  de  l'immensité. 
Où  flottent,  dispersés  par  les  vents  qui  s'épanchent, 
Tant  d'astres  fatigués  et  de  mondes  qui  penchent  ! 


INTÉRIEURES.  2hb 

Hélas  !  que  vous  devez  méditer  à  côté 
De  l'arrogance  unie  à  notre  cécité  ! 
Que  vous  devez  sourire  en  voyant  notre  gloire! 
Et,  comme  un  feu  brillant  jette  une  vapeur  noire, 
Que  notre  fol  orgueil  au  néant  appuyé 
Vous  doit  jeter  dans  l'àme  une  étrange  pitié! 


Hélas!  ayez  pitié,  mais  une  pitié  tendre; 

Car  nous  écoutons  tout  sans  pouvoir  rien  entendre  ! 


Cette  absence  de  foi,  cette  incrédulité, 
Ignorance  ou  savoir,  sagesse  ou  vanité, 
Est-ce,  de  quelque  nom  que  notre  orgueil  la  nomme, 
Le  vice  de  ce  siècle  ou  le  malheur  de  l'homme? 
Est-ce  un  mal  passager?  est-ce  un  mal  éternel? 
Dieu  peut-être  a  fait  l'homme  ainsi  pour  que  le  ciel, 
Pleind'ombres pour  nosyeux,  soit  toujours  notre  étude? 
Dieu  n'a  scellé  dans  l'homme  aucune  certitude. 


256  LES  VOIX 

Penser,  ce  n'est  pas  croire.  A.  peine  par  moment 

Entend-on  une  voix  dire  confusément  : 

—  ((  Ne  vous  y  fiez  pas ,  votre  œuvre  est  périssable  ! 

»  Tout  ce  que  bâtit  l'homme  est  bâti  sur  le  sable  5 

»  Ce  qu'il  fait  tôt  ou  tard  par  l'herbe  est  recouvert  ; 

»  Ce  qu'il  dresse  est  dressé  pour  le  vent  du  désert. 

»  Tous  ces  asiles  vains  où  vous  mettez  votre  âme , 

''Gloirequin'estquepourpre,amourquin'estque  flamme, 

»  L'allière  ambition  aux  manteaux  étoiles , 

»Qu'i  livre  à  tous  les  vents  ses  pavillons  gonflés, 

)'  La  richesse  toujours  assise  sur  sa  gerbe, 

»  La  science  de  loin  si  haute  et  si  superbe, 

»  Le  pouvoir  sous  le  dais,  le  plaisir  sous  les  fleurs, 

»  Tentes  que  tout  cela  !  l'édilice  est  ailleurs. 

»  Passez  outre!  cherchez  plus  loin  les  biens  sans  nombre. 

>'  Une  tente,  ô  mortels,  ne  contient  que  de  l'ombre  !  » 


On  entend  cette  voix  et  l'on  rêve  long-temps. 

Et  l'on  croil  voir  le  ciel ,  moins  obscur  par  instants, 


INTÉRIEURES.  557 

Comme  à  travers  la  brume  on  distingue  des  rives, 
Presque  entr'ouvert,  s'emplir  de  vagues  perspectives! 


<jue  croire?  oh!  j'ai  souvent,  d'unœil  peut  être  expert, 
Fouillé  ce  noir  problème  où  la  sonde  se  perd  ! 
Ces  vastes  questions  dont  l'aspect  toujours  change, 
Comme  la  mer ,  tantôt  cristal  et  tantôt  fange  , 
J'en  ai  tout  remué  !  la  surface  et  le  fond  ! 
J'ai  plongé  dans  ce  gouffre  et  l'ai  trouvé  profond  ! 


Je  vous  atteste ,  ô  vents  du  soir  et  de  l'aurore  , 
Étoiles  de  la  nuit ,  je  vous  atteste  encore , 
Par  l'austère  pensée  à  toute  heure  asservi , 
Que  de  fois  j'ai  tenté  ,  que  de  fois  j'ai  gravi, 
SeuljCherchantdansl'espaceunpoint  qui  me  réponde, 
Ces  hauts  lieux  d'où  l'on  voit  la  ligure  du  monde! 
Le  glacier  sur  l'abîme  ou  le  cap  sur  les  mers  ! 
Que  de  fois  j'ai  songé  sur  les  sommets  déserts , 

17 


'258  LES  VOIX 

Tandis  que  lleuves,  champs,  forêts,  cités,  ruines, 
Gisaient  derrière  moi  dans  les  plis  des  collines , 
Que  tous  les  monts  fumaient  comme  des  encensoirs, 
Et  qu'au  loin  l'océan ,  répandant  ses  flots  noirs  , 
Sculptant  des  liers  écueils  la  haute  architecture , 
Mêlait  son  bruit  sauvage  à  l'immense  nature  ! 


Et  je  disais  aux  flots  :  Flots  qui  grondez  toujours  ! 
Je  disais  aux  donjons ,  croulant  avec  leurs  tours  : 
Tours  où  vit  le  passé!  donjons  que  les  années 
Mordent  incessamment  de  leurs  dents  acharnées  !  - 
Je  disais  à  la  nuit  :  ÏNuit  pleine  de  soleils! 
Je  disais  aux  torrents,  aux  fleurs,  aux  fruitsvermeils, 
A.  ces  formes  sans  nom  que  la  mort  décompose  , 
Auxmonts,aux  champs,  auxbois:Savez-vousquelquechose? 


Bien  des  fois ,  à  cette  heure  où  le  soir  et  le  vent 
Font  que  le  voyageur  s'aciiemine  en  rèvani, 


INTÉRIEURES.  2  .=.9 

Je  me  suis  dit  en  moi  :  —  Cette  grande  nature , 
Cette  création  qui  sert  la  créature , 
Sait  tout  !  Tout  serait  clair  pour  qui  la  comprendrait  !  — 
Gomme  un  muet  qui  sait  le  mot  d'un  grand  secret 
Et  dont  la  lèvre  écume  à  ce  mot  qu'il  déchire , 
Il  semble  par  moments  qu'elle  voudrait  tout  dire. 
Mais  Dieu  le  lui  défend!  En  vain  vous  écoutez. 
Aucun  verbe  en  ces  bruits  l'un  par  l'autre  heurtés  ! 
Cette  chanson  qui  sort  des  campagnes  fertiles  , 
Mêlée  à  la  rumeur  qui  déborde  des  villes , 
Les  tonnerres  grondants,  les  vents  plaintifsetsourds, 
La  vague  de  la  mer,  gueule  ouverte  toujours  , 
Qui  vient,  hurle,  ets'en  va,  puis  sans  fin  recommeiu'e, 
Toutes  ces  voix  ne  sont  qu'un  bégaiement  immense! 


L'homme  seul  peut  parier  et  l'homme  ignore,  hélas! 
înexplicahle  arrêt  !  quoiqu  il  rêve  ici -bas  , 

17 


2(i0  LES  VOIX 

Tout  se  voile  à  ses  yeux  sous  un  nuage  austère; 
Et  l'Ame  du  mourant  s'en  va  dans  le  mvstère! 


Aussi  repousser  Rome  et  rejeter  Sion  , 

Rire,  et  conclure  tout  par  la  négation, 

Comme  c'est  plus  aisé,  c'est  ce  que  font  les  hommes. 

Lepeuquenouscroyonstientaupeuquenoussommes. 


PuisqueDieul'a  voulu,  cestqu'ainsi  tout  est  mieux! 
î^kis  de  clarté  peut-être  aveuglerait  nos  yeux. 
Souvent  la  branche  casse  où  trop  de  fruit  abonde. 
Que  deviendrions  nous  si,  sans  mesurer  l'onde, 
Le  Dieu  vivant,  du  haut  de  son  éternité, 
Sur  l'humaine  raison  versait  la  vérité? 
Le  vase  est  trop  petit  pour  la  contenir  toute. 
Il  suiïit  que  chaque  âme  en  recueille  une  goutte, 
Même  à  l'erreur  mêlée!  Hélas!  tout  homme  on  soi 
Porte  un  obscur  repli  (|ui  refuse  la  foi. 


INTÉIUEURES.  -iiil 

Dieu  !  la  mort  !  mois  sans  fond  qui  caciienl  ira  ;i!>h!!c  ! 
L'épouvante  saisit  le  cœur  le  plus  subiluse 
Dès  qu'il  s'est  hasardé  sur  de  si  grandes  eaux. 
On  ne  les  franchit  pas  tout  d'un  vol.  Peu  d'oiseaux 
Traversent  l'océan  sans  reposer  leur  aile. 
il  n'est  pas  de  croyant  si  pur  et  si  lidèle 
Qui  ne  tremble  et  n'hésite  à  de  certains  moments. 
Quelle  âme  est  sans  faiblesse  et  sans  accablements? 
Enfants!  résignons-nous  et  suivons  notre  route. 
Tout  corps  traîne  son  ombre  et  tout  esprit  son  doute. 


Septctiibrc  î83."i. 


A  EUGÈNE  \r  H. 


XXIX. 


  EUGÈNE  V.'^  II 


Puisqu'il  plut  au  Seigneur  de  te  briser,  poète  ;  * 
Puisqu'il  plut  au  Seigneur  de  comprimer  ta  tête 

De  son  doigt  souverain  , 
D'en  faire  une  urne  sainte  à  contenir  l'extase , 
D'y  mettre  le  génie ,  et  de  sceller  ce  vase 
Avec  un  sceau  d'airain  ; 


266  LES  VOIX 

Puisque  le  Seigneur  Dieu  t'accorda,  noir  mystère: 
Un  puits  pour  ne  point  boire,  une  voix  pour  le  taire, 

Et  souffla  sur  ton  front , 
Et  comme  une  nacelle  errante  et  d'eau  remplie  , 
Fit  rouler  ton  esprit  à  travers  la  folie , 

Cet  océan  sans  fond  ; 


Puisqu'il  voulut  ta  chute,  et  que  la  mort  glacée, 
Seule,  te  fit  revivre  en  rouvrant  ta  pensée 

Pour  un  autre  horizon  ; 
Puisque  Dieu,  t'enfermant  dans  la  cage  charnelle  , 
Pauvre  aigle ,  te  donna  l'aile  et  non  la  prunelle , 

L'âme  et  non  la  raison  ; 


Tu  pars  du  moins,  mon  frère, avec  ta  robe  blanche  ' 
Tu  retournes  à  Dieu  comme  l'eau  qui  s'épanche 

Par  son  poids  naturel  ! 
Tu  retournes  à  Dieu ,  tète  de  candeur  pleine , 


liNTÉliiELJRES.  5(i7 

Comme  y  va  la  lumière,  et  comme  y  va  l'haleine 
Qui  des  fleurs  monte  au  ciel  ! 


Tu  n'as  rien  dit  de  mal,  tu  n'as  rien  fait  d'étrange. 
Comme  une  vierge  meurt,  comme  s'envole  un  ange, 

Jeune  homme  ,  tu  t'en  vas  ! 
Rien  n'a  souillé  ta  main  ni  ton  cœur;  dans  ce  monde 
Où  chacun  court,  se  hâte,  et  forge ,  et  crie ,  et  gronde, 

A  peine  tu  rêvas  ! 


Gomme  le  diamant,  quand  le  feu  le  vient  prendre, 
Disparaît  tout  entier,  et  sans  laisser  de  cendre, 

Au  regard  ébloui , 
Comme  un  rayon  s'enfuit  sans  rien  jeter  de  sombre , 
Sur  la  terre  après  toi  tu  n'as  pas  laissé  d'ombre, 

Esprit  évanoui  1 


268  LES  VOIX 

Doux  et  biond  compagnon  de  toute  mon  enfance, 

Oh  !  dis-moi,  maintenant,  frère  marqué  d'avance 

Pour  un  morne  avenir, 
Maintenant  que  la  mort  a  rallumé  ta  flamme , 
Maintenant  que  la  mort  a  réveillé  ton  àme, 

Tu  dois  te  souvenir  ! 


Tu  dois  te  souvenir  de  nos  jeunes  années  ! 
Quand  les  flots  transparents  de  nos  deux  destinées 

Se  côtoyaient  encor, 
Lorsque  JNapoléon  flamboyait  comme  un  phare , 
Et  qu'enfants  nous  prêtions  1  oreille  à  sa  fanfare 

Gomme  une  meute  au  cor  ! 


Tu  dois  te  souvenir  des  vertes  Feuillantines , 
Et  de  la  grande  allée  où  nos  voix  enfantines  , 

Nos  purs  gazouillements , 
Ont  laissédansles  coins  des  murs,  dans  les  fontaines , 


INTERIEURES.  '       2G  » 

Dans  le  nid  des  oiseaux  et  dans  le  creux  des  chênes , 
Tant  d'échos  si  charmants  ! 


O  temps  !  jours  radieux  !  aube  trop  tôt  ravie  ! 
Pourquoi  Dieu  met-il  donc  le  meilleur  de  !a  vie 

Tout  au  commencement  ? 
Nous  naissions!  on  eût  dit  que  le  vieux  monastère 
Pour  nous  voir  rayonner  ouvrait  avec  mystère 

Son  doux  regard  dormant. 


T'en  souviens-tu,  mon  frère  ?  après  l'heure  d'étude, 
Oh  !  comme  nous  courions  dans  cetle  solitude! 

Sous  les  arbres  blottis  , 
Nous  avions,  en  chassant  quelque  insecte  qui  saule, 
L'herbejusqu' aux  genoux,  car  Tiierbeétait  bien  haute, 

Nos  genoux  bien  petits. 


270  LES  VOIX 

Vives  têtes  d'enfants  par  la  course  effarées , 
Nous  poursuivions  dans  l'air  cent  ailes  bigarrées  ; 

LfC  soir  nous  étions  las  ; 
Nous  revenions ,  jouant  avec  Lout  ce  qui  joue , 
Frais,  joyeux,  et  tous  deux  baisés  à  pleine  joue 

Par  notre  mère,  hélas  ! 


Ellegrondait: — Voyez!  commeils  sont  faits!  ces  hommes! 
Les  monstres!  ils  auront  cueilli  toutes  nos  pommes. 

Pourtant  nous  les  aimons. 
Madame ,  les  garçons  sont  le  souci  des  mères , 
Car  ils  ont  la  fureur  de  courir  dans  les  pierres 

Comme  font  les  démons  !  — 


Puis  un  même  sommeil,  nous  berçantcomme  un  hôte, 
Tous  deux  au  même  lit  nous  couchait  côte  à  côte  ; 

Puis  un  même  réveil. 
Puis,  Irenijié  dans  un  lait  sorti  chaud  de  l'étable, 


i>'réRîEï,iRES.  -m 

Le  même  pain  faisait  rire  à  la  même  lal)le 
Notre  appétit  vermeil  ! 


Etnousrecommencionsnosjeux,cueillantpargeri}e 
Les  fleurs,  tous  les  bouquets  qui  réjouissent  l'herbe, 

Le  lys  à  Dieu  pareil , 
Surtout  ces  fleursdeflammeet  d'or  qu'on  voit,  si  bell<'.;  > 
Luire  à  terre  en  avril  comme  des  étincelles 

Qui  tombent  du  soleil  ! 


On  nous  voyait  tous  deux  ,  gaîtc  de  la  famille , 
Le  front  épanoui ,  courir  sous  la  ciiarmille , 

L'œil  de  joie  enflammé... — 
Hélas  !  hélas  !  quel  deuil  pour  ma  tête  orpheline  i 
Tu  vas  donc  désormais  dormir  sur  la  colline  , 

Mon  pauvre  bien-aimé  ! 


272  LES  VOÎX 

Tu  vas  dormir  là-haut  sur  la  colline  verte  , 
Qui  ,  livrée  à  l'hiver,  à  tous  les  vents  ouverte , 

A  le  ciel  pour  plafond  ; 
Tu  vas  dormir,  poussière,  au  fond  d'un  lit  d'argile; 
Et  moi  je  resterai  parmi  ceux  de  la  ville 

Qui  parlent  et  qui  vont  ! 


Et  moi  je  vais  rester,  souffrir,  agir  et  vivre; 
Voir  mon  nom  se  grossir  dans  les  bouches  de  cuivre 

De  la  célébrité  ; 
Et  cacher,  comme  à  Sparte,  en  riant  quand  on  entre, 
Le  renard  envieux  qui  me  ronge  le  ventre , 

Sous  ma  robe  abrité  ! 


Je  vais  reprendre,  hélas!  mon  œuvre  commencée, 
Rendre  ma  barque  fréle  à  l'onde  courroucée , 

Lutter  contre  le  sort  ; 
Enviant  souvent  ceux  qui  dorment  sans  murmure, 


INTÉRIEURES.  27  S 

Comme  un  doux  nid  couvé  pour  la  saison  future , 
Sous  l'aile  de  la  mort! 


J'ai  d'austères  plaisirs.  Comme  un  prêtre  à  l'église, 
Je  rêve  à  l'art  qui  charme,  à  l'art  qui  civilise. 

Qui  change  l'homme  un  peu, 
Et  qui,  comme  un  semeur  qui  jette  au  loin  sa  graine, 
En  semant  la  nature  à  travers  l'âme  humaine, 

Y  fera  germer  Dieu  ! 


Quand  le  peuple  au  théâtre  écoute  ma  pensée, 
J'y  cours,  et  là,  courbé  vers  la  foule  pressée. 

L'étudiant  de  près, 
Sur  mon  drame  touffu  dont  le  branchage  plie. 
J'entends  tomber  ses  pleurs  comme  la  large  pluie 

Aux  feuilles  des  forêts! 

18 


IIU  '  LES  VOIX 

Mais  quel  labeur  aussi  !  que  de  flots  !  quelle  écume  ! 

Surtout  lorsque  l'envie,  au  cœur  plein  d'amertume, 

Au  regard  vide  et  mort, 
Fait,  pour  les  vils  besoins  de  ses  luttes  vulgaires. 
D'une  bouche  d'ami  qui  souriait  naguères 

Une  bouche  qui  mord! 


Quelle  vie!  et  quel  siècleàl'entour  !  —  Vertu,  gloire, 
Pouvoir,  génie  et  foi,  tout  ce  qu'il  faudrait  croire. 

Tout  ce  que  nous  valons, 
Le  peu  qui  nous  restait  de  nos  splendeurs  décrues. 
Est  traîné  sur  la  claie  et  suivi  dans  les  rues 

Par  le  rire  en  haillons  ! 


Combien  de  calomnie  et  combien  de  bassesse  ! 
Combien  de  pamphlets  vils  qui  flagellent  sans  cesse 

Quiconque  vient  du  ciel , 
Et  qui  font ,  la  blessant  de  leur  lance  payée, 


INTÉRIEURES.  275 

Boire  à  la  Vérité,  pâle  et  crucifiée, 
Leur  éponge  de  liel  ! 


Combien  d'acharnements  sur  toutes  les  victimes! 
Que  de  rhéteurs ,  penchés  sur  le  bord  des  abîmes , 

Riant,  ô  cruauté! 
De  voir  l'affreux  poison  qui  de  leurs  doigts  découle, 
Goutte  à  goutte,  ou  par  flots,  quandleurs  mainssur  lafoule 

Tordent  l'impiété  ! 


L'homme,  vers  le  plaisir  se  ruant  par  cent  voies, 
Ne  songe  qu'à  bien  vivre  et  qu'à  chercher  des  proies  ; 

L'argent  est  adoré  ; 
Hélas!  nos  passions  ont  des  serres  infâmes 
Où  pend,  triste  lambeau,  tout  ce  qu'avaient  nosâmes 

De  chaste  et  de  sacré  î 

18. 


276  LES  VOIX 

A  quoi  bon,  cependant?  à  (|iioi  bon  tant  de  haine, 
Et  faire  tant  de  mal ,  et  prendre  tant  de  peine, 

Puisque  la  mort  viendra  ! 
Pour  aller  avec  tous  où  tous  doivent  descendre! 
Et  pour  n'êtreaprèstoutqu'uneombre,unpeu  de  cendre 

Sur  qui  l'herbe  croîtra  ! 


A  quoi  bon  s'épuiser  en  voluptés  diverses? 
A  quoi  bon  se  bâtir  des  fortunes  perverses 

Avec  les  niaux  d'autrui? 
Tout  s'écroule;  et,  fruit  vert  qui  pend  à  la  ramée, 
Demain  ne  mûrit  pas  pour  la  bouche  affamée 

Qui  dévore  aujourd'hui! 


Ce  (|ue  nous  croyons  être  avec  ce  que  nous  sommes, 
Beauté, riciiesse,  honneurs,ceque  rêvent  leshommes, 

Hélas!  et  ce  qu'Us  font, 
Pêle-mêle,  à  travers  les  chants  ou  les  huées, 


INTÉRIEURES.  277 

Comme  c'est  emporté  par  rapides  nuées 
Dans  un  oubli  |)rofond! 


Et  puis  quelle  éternelle  et  lugubre  fatigue 

De  voir  le  peuple  enflé  monter  jusqu'à  sa  digue, 

Dans  ses  terribles  jeux! 
Sombre  océan  d'esprits  dont  l'eau  n'est  pas  sondée, 
Et  qui  vient  faire  autour  de  toute  grande  idée 

Un  murmure  orageux  ! 


Quel  choc  d'ambitions  luttant  le  long  des  routes, 
Toutes  contre  chacune  et  chacune  avec  toutes  ! 

Quel  tumulte  ennemi  ! 
Comme  on  raille d' en-bas  tout  astre  qui  décline  ! . . .  — 
Oh  !  ne  regrette  rien  sur  la  haute  colline 

Où  tu  t'es  endormi  ! 


278  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

Là,  tu  reposes,  toi!  Là,  meurt  toute  voix  fausse. 

Chaque  jour,  du  Levant  au  Couchant,  sur  ta  fosse 

Promenant  son  flambeau, 
L'impartial  soleil,  pareil  à  l'espérance. 
Dore  des  deux  côtés  sans  choix  ni  préférence 

La  croix  de  ton  tombeau! 


Làjtun'entendsplusrienquel'herbeetlabroussaiHe, 
Le  pas  du  fossoyeur  dont  la  terre  tressaille, 

La  chute  du  fruit  mùr, 
Et,  par  moments,  le  chant  dispersé  dans  l'espace, 
Du  bouvier  qui  descend  dans  la  plaine  et  qui  passe 

Derrière  le  vieux  mur  ! 


Mars  1857. 


A  OLYMPIO 


XXX. 


A  OLYMPIO. 


Un  jour  l'ami  qui  reste  à  ton  cœur  qu'on  déchire 

Contemplait  tes  malheurs, 
Et  tandis  qu'il  parlait,  ton  sublime  sourire 

Se  mêlait  à  ses  pleurs  : 


282  LES  VOIX 


«  Te  voilà  donc,  ô  toi  dont  la  foule  rampante 

»  Admirait  la  vertu, 
»  Déraciné,  flétri ,  tombé  sur  une  pente 

»  Comme  un  cèdre  abattu  ! 


'  Te  voilà  sous  les  pieds  des  envieux  sans  noml>re 

»  Et  des  passants  rieurs, 
»  Toi  dont  le  front  superbe  accoutumait  à  l'ombre 

»  Les  fronts  inférieurs! 


»  Ta  feuille  est  dans  la  poudre,  et  ta  racine  austère 
»  Est  découverte  aux  veux. 


IINTÉRIEURES.  283 

»  Hélas!  tu  n'as  plus  rien  d'abrité  dans  la  terre 
»  Ni  d'éclos  dans  les  cieux! 


«Jeune  homme,  on  vénérait  jadis  ton  œil  sévère  , 

»  Ton  front  calme  et  tonnant; 
>  Ton  nom  était  deceux  qu'on  craint  et  qu'on  révère, 

»  Hélas!  et  maintenant 


»  Leslfféchants,  accourus  pour  déchirer  ta  vie, 
»  L'ont  prise  entre  leurs  dents, 

»  Et  les  hommes  alors  se  sont  avec  envie 
»  Penchés  pour  voir  dedans  ! 


)>  Avec  des  cris  de  joie  ils  ont  compté  tes  plaies 

»  Et  compté  tes  douleurs , 
)'  Comme  sur  une  pierre  on  compte  des  «nonnaies 

»  Dans  l'antre  des  voleurs. 


28Zj  LES  VOIX 

»  Ta  chaste  renommée,  aux  exemples  utiles, 

«N'a  plus  rien  qui  reluit, 
»  Sillonnée  en  tous  sens  par  les  hideux  reptiles 

"Qui  viennent  dans  la  nuit. 


'  Éclairée  à  la  flamme,  à  toute  heure  visible, 

»  De  ton  nom  rayonnant, 
)>  Au  bord  du  grand  chemin,  ta  vie  est  une  cible 

»  Offerte  à  tout  venant 


»  Où  cent  flèches,  toujours  sifflant  dans  la  nuit  noire, 

»  S'enfoncent  tour-à-tour, 
»  Chacun  cherchant  ton  cœur,  ï  un  visant  à  ta  gloire, 

»  Et  l'autre  à  ton  amour  ! 


«Ta  réputation,  dont  souvent  nous  nous  sommes 
»  Écriés  en  rêvant. 


INTERIEURES.  285 

»  Se  disperse  et  s'en  va  dans  les  discours  des  hommes, 
«Comme  un  feuillage  au  vent! 


»  Ton  âme,  qu'autrefois  on  prenait  pour  arbitre 

»  Du  droit  et  du  devoir, 
»  Est  comme  une  taverne  où  ciiacun  à  la  vitre 

»  Vient  regarder  le  soir, 


»  Alin  d'y  voir  à  table  une  orgie  aux  chants  grêles, 

»  Au  propos  triste  et  vain , 
»  Qui  renverse  à  grand  bruit  les  cœurs  pleins  de  querelles 

»  Et  les  brocs  pleins  de  vin  ! 


»  Tes  ennemis  ont  pris  ta  belle  destinée 

»  Et  l'ont  brisée  en  fleur. 
»  Ils  ont  fait  de  ta  gloire  aux  carrefours  trainée 

»  Ta  plus  grande  douleur! 


286  LES  VOIX 

»  Leurs  mains  ont  retourné  ta  robe  dont  le  lustre 

»  Irritait  leur  fureur; 
»  Avec  la  même  pourpre  ils  t'ont  fait  vil  d'illustre 

»  Et  forçat  d'empereur! 


»iNul  ne  te  défend  plus.  On  se  fait  une  fête 

»  De  tes  maux  aggravés. 
»  On  ne  parle  de  toi  qu'en  secouant  la  tête, 

»  Et  l'on  dit  :  Vous  savez  ! 


»  Hélas!  pour  te  haïr  tous  les  cœurs  se  rencontrent. 

»  Tous  t'ont  abandonné. 
»  Et  tes  amis  pensifs  sont  comme  ceux  qui  montrent 

»  Un  palais  ruiné. 


INTÉRIEURES.  .  287 


II. 


»  Mais  va,  pour  qui  comprend  ton  âme  haute  et  grave, 

«Tu  n'en  es  que  plus  grand. 
»Ta  vie  a,  maintenant  que  l'obstacle  l'entrave, 

»  La  rumeur  du  torrent. 


»  Tous  ceux  qui  de  tes  jours  orageux  et  sublimes 

»  S'approchent  sans  effroi , 
>)  Reviennent  en  disant  qu'ils  ont  vu  des  abîmes 

»  En  se  penchant  sur  toi  ! 


»  Mais  peut-être, àtraversl'eaudecegouffreimmense 
»  Et  de  ce  cœur  profond , 


288  LES  VOIX 

»  On  venait  cette  perle  appelée  innocence, 
»  En  regardant  au  fond! 


»  On  s'arrête  aux  brouillards  dont  ton  âme  est  voilée, 

»  Mais  moi,  juge  et  tétnoin, 
»  Je  sais  qu'on  trouverait  une  voûte  étoilée 

»  Si  l'on  allait  plus  loin! 


»  Et  qu'importe,  après  tout,  que  le  monde  t'assiège 

»  De  ses  discours  mouvants , 
»  Et  que  ton  nom  se  mêle  à  ces  flocons  de  neige 

»  Poussés  à  tous  les  vents! 


»  D'ailleurs  que  savent-ils?  nous  devrions  nous  taire. 

»  De  quel  droit  jugeons-nous? 
»  Nous  qui  ne  voyons  rien  au  ciel  ou  sur  la  terre 

»  Sans  nous  mettre  à  genoux  ! 


INTERIEURES.  289 

»  La  certitude  —  hélas,  insensés  que  nous  sommes 

»  De  croire  à  l'œil  humain  !  — 
»  Ne  séjourne  pas  plus  dans  la  raison  des  hommes 

»  Que  l'onde  dans  leur  main. 


»  Elle  mouille  un  moment,  puis  s'écoule  infidèle, 
»  Sans  que  l'homme,  ô  douleur! 

»  Puisse  désaltérer  à  ce  qui  reste  d'elle 
»  Ses  lèvres  ou  son  cœur  ! 


>'  L'apparence  de  tout  nous  trompe  et  nous  fascine. 

»  Est-il  jour?  Est-il  nuit? 
»)Rien  d'absolu.  Tout  fruit  contient  une  racine, 

»  Toute  racine  un  fruit. 


»  Le  même  objet  qui  rend  votre  visage  sombre 
»  Fait  ma  sérénité. 


290  LES  VOIX 

»  Toute  chose  ici-bas  par  une  face  est  ombre 
»  Et  par  l'autre  clarté. 


»  Le  lourd  nuage,  effroi  des  matelots  livides 

»  Sur  le  pont  accroupis , 
»  Pour  le  brun  laboureur  dont  les  champs  sont  arides 

»  Est  lin  sac  plein  d'épis! 


»  Pour  juger  un  destin  il  en  faudrait  connaître 

»  Le  fond  mystérieux  ; 
»  Ce  qui  gît  dans  la  fange  aura  bientôt  peut-être 

»  Des  ailes  dans  les  cieux  ! 


»  Cette  âme  se  transforme,  elle  est  tout  près  d'éclore, 

»  Elle  rampe ,  elle  attend , 
»  Aujourd'hui  larve  informe,  et  demain  dès  l'aurore 

«  Papillon  éclatant  ! 


INTERIEURES.  291 


III. 


»  Tu  souffres  cependant!  toi  sur  qui  l'ironie 

»  Épuise  tous  ses  traits, 
»  Et  qui  te  sens  poursuivre,  et,  par  la  calomnie, 

»  Mordre  aux  endroits  secrets  ! 


»  Tu  fuis,  pâle  et  saignant,  et,  pénétrant  dans  l'ombre 

»  Par  ton  flanc  déchiré, 
»  La  tristesse  en  ton  âme  ainsi  qu'en  un  puits  sombre 

))  Goutte  à  goutte  a  filtré  ! 


►>  Tu  fuis,  lion  blessé,  dans  une  solitude, 
»  Rêvant  sur  ton  destin, 

19. 


292  LES  VOIX 

»  Et  le  soir  te  retrouve  en  la  même  attitude 
»  Où  l'a  vu  le  matin  ! 


»  Là,  pensif,  cherchant  l'ombre  où  ton  âme  repose, 

»  L'ombre  que  nous  aimons; 
»  INe  songeant  quelquefois,  de  l'aube  à  la  nuit  close, 

»  Qu'à  la  forme  des  monts  -, 


')  A-ttentif  aux  ruisseaux,  aux  mousses  étoilées, 

»  Aux  champs  silencieux , 
»  A.  la  virginité  des  herbes  non  foulées, 

'  A  la  beauté  des  cieux  ; 


»  Ou  parfois  contemplant,  de  quelque  grève  austère, 

»  L'esquif  en  proie  aux  flots 
"Qui  fuit,  rompant  les  fils  qui  liaient  à  la  terre 

•>  Les  cœurs  des  matelots; 


INTÉRIEURES.  293 

»  Contemplant  le  front  vert  et  la  noire  narine 

»  De  l'antre  ténébreux, 
»  Et  l'arbre  qui ,  rongé  par  la  bise  marine , 

w.Tord  ses  bras  douloureux, 


»  Et  l'immense  océan  où  la  voile  s'incline, 

»  Où  le  soleil  descend , 
)'  L'océan  qui  respire  ainsi  qu'une  poitrine, 

»  S' enflant  et  s'abaissant  ; 


»  Du  haut  de  la  falaise  aux  rumeurs  infinies , 

»  Du  fond  des  bois  touffus, 
»  Tu  mêles  ton  esprit  aux  grandes  harmonies 

"  Pleines  de  sens  confus, 


»  Qui ,  tenant  ici-bas  toute  chose  embrassée , 
»  Vont  de  l'aigle  au  serpent. 


29/i  LES  VOIX 

»  Que  toute  voix  grossit  et  que  sur  la  pensée 
»  La  nature  répand  ! 


IV. 


»  Console-toi,  poète!  —  Un  jour,  bientôt  peut-être, 

»  Les  cœurs  te  reviendront , 
»  Et  pour  tous  les  regards  on  verra  reparaître 

»  Les  flammes  de  ton  front. 


»  Tous  les  côtés  ternis  de  ta  gloire  outragée , 

»  Nettoyés  un  matin , 
»  Seront  comme  une  dalle  avec  soin  épongée 

»  Après  un  grand  festin. 


INTERIEURES.  295 

»En  vain  tes  ennemis  auront  armé  le  monde 

))De  leur  rire  moqueur, 
»  Et  sur  les  grands  chemins  répandu  comme  l'onde 

»  Les  secrets  de  ton  cœur. 


»  En  vain  ils  jetteront  leur  rage  humiliée 

»  Sur  ton  nom  ravagé , 
'•  Comme  un  chien  qui  remâche  une  chair  oubliée 

»  Sur  l'os  déjà  rongé. 


»  Ils  ne  prévaudront  pas,  ces  hommes  qui  t'entourent 

»De  leurs  obscurs  réseaux. 
>'  Ils  passeront  ainsi  que  ces  lueurs  qui  courent 

»  A  travers  les  roseaux. 


»  Ils  auront  bien  toujours  pour  toi  toute  la  haine 
»  Des  démons  pour  le  Dieu  ; 


296  LES  VOIX 

»  Mais  un  soiifïle  éteindra  leur  bouche  impure  pleine 
»  De  paroles  de  feu. 


«Ils  s'évanouiront,  et  la  i'oule  ravie 

»  Verra ,  d'un  œil  pieux , 
»  Sortir  de  ce  tas  d'ombre  amassé  par  l'envie 

»  Ton  front  majestueux  ! 


*  En  attendant  regarde  en  pitié  cette  foule 
»  Qui  méconnaît  tes  chants  , 

»  Et  qui  de  toutes  parts  se  répand  et  s'écoule 
»  Dans  les  mauvais  penchants. 


»  Laisse  en  ce  noir  chaos  qu'aucun  rayon  n'éclaire, 

»  Ramper  les  ignorants  , 
»  L'orgueilleux  dont  la  voix  grossit  dans  la  colère 

»  Comme  l'eau  des  torrents  ; 


li^TÉRIEURES.  297 

»  La  beauté  sans  amour  dont  les  pas  nous  entraînent , 

»  Femme  aux  yeux  exercés 
"  Dont  la  robe  flottante  est  un  piège  où  se  prennent 

»  Les  pieds  des  insensés  ; 


»  Les  rhéteurs  qui  de  bruit  emplissent  leur  parole 

»  Quand  nous  les  écoutons  ; 
y  Et  ces  hommes  sans  foi,  sans  culte,  sans  boussole, 

»  Qui  vivent  à  tâtons  ; 


»  Et  les  flatteurs  courbés ,  aux  douceurs  familières 
»  Aux  fronts  bas  et  rampants  ; 

»  Et  les  ambitieux  qui  sont  comme  des  lierres 
>■>  L'un  sur  l'autre  grimpants! 


»  JNon ,  tu  ne  portes  pas ,  ami ,  la  même  chaîne 
»  Que  ces  hommes  d'un  jour. 


298  LES  VOIX 

»  Ils  sont  vils,  et  toi  grand.  Leur  joug  est  faitcle  haine, 
»  Le  tien  est  fait  d'amour  ! 


»  Tu  n'as  rien  de  commun  avec  le  monde  infime 

»  Au  souffle  empoisonneur  ; 
»  Car  c'est  pour  tous  les  yeux  un  spectacle  sublime 

»  Quand  la  main  du  Seigneur 


)'  Loin  du  sentier  banal  où  la  foule  se  rue 

»  Sur  quelque  illusion  , 
»  Laboure  le  génie  avec  cette  charrue 

»  Qu'on  nomme  passion  !  » 


INTÉRIEURES,  299 


Et  quand  il  eut  fini ,  toi  que  la  haine  abreuve , 
Tu  lui  dis  d'une  voix  attendrie  un  instant, 
Voix  pareille  à  la  sienne  et  plus  haute  pourtant, 
Gomme  la  grande  mer  qui  parlerait  au  fleuve  : 


«  Ne  me  console  point  et  ne  t'afflige  pas, 
»  Je  suis  calme  et  paisible. 


M)()  LES  VOIX 

» ie  ne  regarde  point  le  monde  d'ici-bas, 
»  Mais  le  monde  invisible. 


>'  Les  hommes  sont  meilleurs,  ami,  que  tu  ne  crois. 

»  Mais  le  sort  est  sévère. 
»  C'est  lui  qui  teint  de  vin  ou  de  lie  à  son  choix 

»Le  pur  cristal  du  verre. 


«Moi,  je  rêve!  écoutant  le  cyprès  soupirer 
«Autour  des  croix  d'ébène, 

»  Et  murmurer  le  fleuve  et  la  cloche  pleurer 
»Dans  un  coin  de  la  plaine, 


)' Recueillant  le  cri  sourd  de  l'oiseau  qui  s'enfuit, 

»Du  char  traînant  la  gerbe, 
"  Et  la  plainte  qui  sort  des  roseaux,  et  le  bruit 

»  Que  fait  la  toutfe  d'herbe, 


.      INTÉRIEURES.  301 

»  Prêtant  l'oreille  aux  flots  qui  ne  peuvent  dormir, 

»  A  l'air  dans  la  nuée, 
).  J'erre  sur  les  hauts  lieux  d'où  l'on  entend  gémir 

»  Toute  chose  créée  ! 


»Là,  je  vois,  comme  un  vase  allumé  sur  l'autel, 

»  Le  toit  lointain  qui  fume  -, 
>'  Et  le  soir  je  compare  aux  purs  flambeaux  du  ciel 

»Tout  flambeau  qui  s'allume. 


>)  Là,  j'abandonne  aux  vents  mon  esprit  sérieux 

«Comme  l'oiseau  sa  plume; 
»  Là,  je songeau malheur del' homme,  etj'entends mieux 

»  Le  bruit  de  cette  enclume. 


»  Là,  je  contemple,  ému,  toutcequi  s'offre  aux  3  eux. 
«Onde,  terre,  verdure; 


302  LES  VOIX 

»  Et  je  vois  l'homme  au  loin ,  mage  mystérieux , 


»  Traverser  la  nature 


»  Pourquoi  me  plaindre,  ami?touthommeàtoutmoment 
»  Souffre  des  maux  sans  nombre. 

»Moi,  sur  qui  vient  la  nuit,  j'ai  gardé  seulement 
»  Dans  mon  horizon  sombre , 


»  Comme  un  rayon  du  soiraufrontd'unmontobscur, 

»  L'amour,  divine  flamme, 
»  L'amour  qui  dore  encor  ce  que  j'ai  de  plus  pur 

»  Et  de  plus  haut  dans  l'àme  ! 


»  Sans  doute  en  mon  avril,  ne  sachant  rien  à  fond, 

«Jeune,  crédule,  austère, 
>♦  J'ai  fait  des  songes  d'or  comme  tous  ceux  qui  font 

»  Des  songes  sur  la  terre  î 


INTÉRIEURES.  SOS 

»  J'ai  vu  la  vie  en  tleurs  sur  mon  front  s'élever 

»  Pleine  de  douces  choses. 
»  Mais  quoi  !  me  crois-tu  donc  assez  fou  pour  rêver 

»  L'éternité  des  roses  ? 


»  Les  chimères,  qu'enfant  mes  mains  croyaient  toucher, 

»  Maintenant  sont  absentes  ; 
»  Et  je  dis  au  bonheur  ce  que  dit  le  nocher 

»  Aux  rives  décroissantes. 


»  Qu'importe  !  je  m'abrite  en  un  calme  profond 
»  Plaignant  surtout  les  femmes  ; 

»  Et  je  vis  l'œil  fixé  sur  le  ciel  où  s'en  vont 
»  Les  ailes  et  les  âmes. 


»  Dieu  nous  donne  à  chacun  notre  part  du  destin, 
»Au  fort,  au  faible,  au  lâche. 


sou  LES  VOIX 

»  Corinne  un  maître  soigneux  levé  dès  le  malin 
«Divise  à  tous  leur  taclie. 


*  Soyons  grands.  Le  grand  cœur  à  Dieu  même  est  pareil. 

«Laissons,  doux  ou  funestes, 
»  Se  croiser  sur  nos  pieds  la  foudre  et  le  soleil , 

)'  Ces  deux  clartés  célestes. 


»  Laissons  gronder  en  bas  cet  orage  irrité 
«  Qui  toujours  nous  assiège; 

»  Et  gardons  au-dessus  notre  tranquillité 
»  Comme  le  mont  sa  neige. 


«Va,  nul  mortel  ne  brise,  avec  la  passion 

«  Vainement  obstinée , 
»  Cette  âpre  loi  que  l'un  nomme  Expiation 

M  Et  l'autre  Destinée. 


INTÉRIEURES.  305 

»  Hélas!  de  quelque  nom  que,  broyé  sous  l'essieu, 

»  L'orgueil  humain  la  nomme, 
»  Roue  immense  et  fatale,  elle  tourne  sur  Dieu , 

»  Elle  roule  sur  l'homme  !  » 


Octobre  1855. 

20 


XXXI. 


20. 


La  tombe  dit  à  la  rose  : 

—  Des  pleurs  dont  l'aube  t'arrose 
Que  fais-tu,  tleur  des  amours? 
La  rose  dit  à  la  tombe  : 

—  Que  fais-tu  de  ce  qui  tombe 
Dans  ton  gouffre  ouvert  toujours"? 


310  LES  VOIX  INTÉRIEURES. 

La  rose  dit  :  —  Tombeau  sombre, 
De  ces  pleurs  je  fais  dans  l'ombre 
Un  parfum  d'ambre  et  de  miel. 
La  tombe  dit  :  —  Fleur  plaintive, 
De  chaque  âme  qui  m'arrive 
Je  fais  un  ange  du  ciel  ! 


Juin  1837. 


XXXIl. 


0  muse,  contiens-toi!  museaux  hymnes  d'airain! 
Muse  de  la  loi  juste  et  du  droit  souverain  ! 
Toidontla  boucheabondeen  mots  trempésde  tlamme, 
Étincelles  de  feu  qui  sortent  de  ton  âme, 
Oh  !  ne  dis  rien  encore  et  laisse-les  aller  ! 
Attends  que  l'heure  vienne  où  tu  puisses  parler. 


3U  LES  VOIX 

Endure  le  spectacle  en  vierge  résignée. 
Qu'à  peine  un  mouvement  de  ta  lèvre  indignée 
Révèle  ton  courroux  au  fond  du  cœur  grondant. 
Dans  ce  siècle  où  chacun,  noyant  ou  fécondant, 
Se  répand  au  hasard  comme  l'eau  d'un  orage, 
Où  l'on  ne  voit  partout  qu'impuissance  et  que  rage, 
Qu'inutiles  fardeaux  qu'on  s'obstine  à  rouler. 
Que  Samsons  écrasés  sous  ce  qu'ils  font  crouler, 
Le  plus  fort  est  celui  qui  tient  sa  force  en  bride. 
L'océan  quelquefois  montre  à  peine  une  ride. 
Jusqu'au  jour  d'éclater,  plus  proche  qu'on  ne  croit. 
Ne  te  dépense  pas.  Qui  se  contient  s'accroît. 


Aie  au  milieu  de  tous  l'attitude  élevée 

D'une  lente  déesse  à  punir  réservée, 

Qui,  recueillant  sa  force  ainsi  qu'un  saint  trésor 

Pourrait  depuis  long-temps  et  ne  veut  pas  encor  ! 


INTÉRIEURES.  315 

Va  cependant  !  —  contemple  et  le  ciel  et  le  monde. 
Et  que  tous  ceux  qui  font  quelque  travail  immonde, 
Que  ces  trafiquants  vils  épris  d'un  sac  d'argent, 
Que  ces  menteurs  publics,  au  langage  changeant, 
Pleins  de  méchanceté  dans  leur  âme  hypocrite 
Et  dorés  au  dehors  de  quelque  faux  mérite , 
Tous  ceux,  grands  ou  petits,  que  marque  un  sceau  fatal. 
Que  l'envieux  bâtard  accroupi  dans  le  mal , 
Que  ce  tribun  valet,  plus  lâche  qu'une  femme. 
Qui  dans  les  carrefours  vend  sa  parole  infâme. 
Toujours  prêt  pour  de  l'or  à  souffleter  la  loi, 
Forgeant  l'émeute  au  peuple  ou  la  censure  au  roi, 
Que  l'ami  faux  par  qui  la  haine  s'ensemence, 
Et  ceux  qui  nuit  et  jour  occupent  leur  démence 
D'une  orgie  effrontée  au  tumulte  hideux. 
Te  regardent  passer  tranquille  au  milieu  d'eux, 
Saluant  gravement  les  fronts  que  tu  révères. 
Muette,  et  l'œil  pourtant  plein  de  choses  sévères! 


316  LES  VOIX  LNTÉRIELRES. 

Fouille  ces  cœurs  profonds  de  ion  reyard  ai'<lenL 

Et  que,  lorsque  le  peuple  ira  se  demandant  : 

—  Sur  qui  donc  va  tomber,  dans  la  foule  éperdue, 

Cette  foudre  en  éclairs  dans  sesyeuxsuspendue?  — 

Chacun  d'eux,  contemplant  son  œuvre  avec  effroi, 

Se  dise  en  frissonnant  :  C'est  peut-être  sur  moi! 


En  attendant,  demeure  impassible  et  sereine. 
Qu'aucun  pan  de  ta  robe  en  leur  fange  ne  traîne; 
Et  (jue  tous  ces  pervers  tremblent  dès  à  présent 
De  voir  auprès  de  toi,  formidable  et  posant 
Son  ongle  de  lion  sur  ta  lyre  étoilée,- 
Ta  colère  superbe  à  tes  pieds  muselée  î 


St'|tleiiil>ie  1!?5< 


TABLE. 


TABLE. 


PREFACE.  VU 

I.  —  Ce  siècle  est  grand  et  fort.  3 

II.  —  SUNT  LACRYMjï:  berum.  9 
m Quelle  est  la  fin  de  tout  ?  39 

IV.  —  A  l'arc  de  triomphe.  43 

V.  —  DIEU  est  toujours  LA.  77 

VI.  —  Oh!  vivons!  disent-ils.  101 

VII.  —  A  VIRGILE.  109 

VIII.  —  Venez  que  je  vous  parle.  115 

IX.  —  PENDANT  QUE  LA  FENETRE  ÉTAIT  OUVERTE.  119 
X. — A  ALBERT  DUREE.  123 

XI.  —  Puisqu'ici  bas  toute  âme.  131 

XII.  —A  OL.  137 


320  TABLE. 

XIII.  —  Jeune  homme,  ce  méchant.  I  43 

XIV. — AVRIL. — A   LOUIS  B.  147 

XV.  —  LA   VACHE.  1.=Î3 

XVI.  — PASSÉ.  1.59 
XVII. — SOIRÉE  EN  MER.  167 

XVIII. —Dans  Virgile  parfois.  179 

XIX.  — A  UN  RICHE.  183 

XX.  —  Regardez  :  les  enfants.  197 

XXI.  —  Dans  ce  jardin  antique.  20ô 

XXII.  —  A  DES  OISEAUX  ENVOLÉS.  207 

XXIII.  —  A  quoi  je  songe?  —  Hélas  !  221 

XXIV.  —  UNE  NUIT  qu'on  ENTENDAIT  LA  MER  SANS  LA  VOIR.      227 

XXV.  —  TENTANDA  VIA   EST.  233 

XXVI.  —  Jeune  fille,  Tamour.  239 

XXVII.  — APRÈS  UNE  LECTURE   DE  DANTE.  245 

XXVIII.  — PENSAR,  DUDAR    —  A  MADEMOISELLE  LOUISE   B.  249 

XXIX.  —  A  EUGÈNE    V»«  H.  26.5 
XXX. — A  OL-ÏMPIO.  281 

XXXI.  —La  tombe  dil  à  la  rose.  309 

XXXII.  —O  Muse,  contiens-toi  !  313 


FIN. 


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